16.12.2011
Marcel Conche - Le fondement de la morale
Texte d'un travail présenté le 17/12/2011 à PAU (64) dans le cadre de l' Association PRICIL
MARCEL CONCHE, LE FONDEMENT DE LA MORALE
Introduction
Pourquoi, dans un groupe de réflexion sur la laïcité (qu’on l’écrive avec un l minuscule ou un L majuscule) s’intéresser à la Morale – avec un grand M ? Simplement parce que je vais me permettre de poser en axiome l’idée suivante : quel que soit l’angle de nos réflexions sur la laïcité on peut penser que cette dernière entretient un lien avec la Morale. En effet que l’on considère la laïcité comme une technè c'est-à-dire un ensemble de principes ou valeurs qui œuvrent dans le champ du savoir-faire et de l’idée (on pourrait parler de façon savante d’idéalisme laïc ou de laïcité idéaliste – au sens philosophique, c'est-à-dire dépouillé de sa connotation laudative ou péjorative), que l’on s’en approche comme d’un réservoir de praxis c'est-à-dire dans une caractérisation en tant que corpus de règles agissantes (pompeusement, on pourrait l’appeler laïcité positiviste), ou que l’on aborde une vision plus «ontologique », c'est-à-dire dans une approche plus « métaphysique », cette Laïcité « transcendance des transcendances » ainsi que le formule Régis DEBRAY (on pourrait audacieusement mais de façon inexacte – nous y reviendrons plus tard - la définir de laikosophie)… que l’on s’approche, vous disais-je, de ces trois visions de la laïcité (et il y en a probablement bien d’autres…) on ne pourra se refuser de pressentir que Morale et laïcité ont quelque chose à faire ensemble ! Comment ne pas imaginer en effet que l'une procède de l'autre ou vice-versa ou bien que l'une procède de l'autre et vice-versa ?
Il convient de revenir sur l’inexactitude effleurée précédemment à propos du néologisme (barbare ?) laikosophie. L’inexactitude tiendrait surtout au fait de l’associer dans son acception étymologique à une sorte d’approche métaphysique de la laïcité. Vu sous cet aspect il y a peut-être risque de méprise. Mais la racine grecque recèle un trésor que nous allons rechercher grâce au support philosophique que nous offre Marcel CONCHE.
Inexactitude à l’égard de l’ontos ? laikos a pour sens originel peuple. Si nous sommes ainsi au premier degré éloignés de cette vision métaphysique que semble exiger la notion d’ontos, lors de l’auscultation de la pensée de CONCHE, nous allons pourtant trouver en cette notion que j’évoque de peuple, un peu audacieusement élargie à celle de citoyen, habitant de la Cîté, des prolongements possibles à sa philosophie morale. Et une indéniable dimension métaphysique n’en sera pas absente. Peu importe dans mon esprit que la Cité évoquée ne soit pas l’Humanité tout entière à laquelle la pensée universelle de CONCHE s’adresse. Je me livre à cette audace, même si je pense que le philosophe la goûterait peu ! Ce ne serait là qu’une question d’échelle si l’on voulait bien considérer qu’une Humanité organisée serait une grande Cité ! Peut-être verrons-nous dans une volonté de sagesse (sophia) tirée de celle de CONCHE le creuset possible d’une fusion mélangeant technè, praxis et ontos, nous donnant ainsi une vision très singulière d’un alliage séduisant et solide : une morale laïque.
Marcel CONCHE, singulier philosophe de l’ Universel
Marcel CONCHE, heureusement toujours vivant aujourd’hui, est né en 1922 à Altillac en Corrèze dans une famille de paysans très modestes. La chose a son importance. Son œuvre me semble émaillée de cette volonté d’approcher dans et par la simplicité le côté le plus compliqué des problèmes. On ne trouve rien dans son approche philosophique qui puisse faire penser à un système, mais une sorte de « bon-sens paysan » est omniprésente. Il acheva sa carrière à la fin des années 1970 comme directeur de l’ UER de philosophie à la Sorbonne. Sa spécialité au sein d’une philosophie qui traite essentiellement de métaphysique et de morale ? les philosophes grecs « pré-socratiques » (il a laissé de belles études sur Pyrrhon, Anaximandre, Lucrèce, Parménide, Héraclite), Montaigne dont il me semble être le disciple moderne.
Le philosophe est athée mais récuse l’idée d’être matérialiste. J’aurais envie de dire que c’est un « naturaliste sans Dieu ». Là où les croyants mettent en réponse au « grand point d’interrogation » une divinité, lui répond par le concept antique grec de Physis : la Nature omni-englobante, infine, infiniment recommencée. CONCHE est une sorte de sceptique singulier. Et en sceptique, probablement ne manque- t-il pas de douter quelquefois de son propre scepticisme, ce qui l’amènera à trancher certaines mises en abyme (stériles au plan pratique) par des réponses absolues. Ainsi, dans sa philosophie, son « nihilisme ontologique » (l’expression est de lui, prolongement de la pensée du sceptique neo-pyrrhonien Sextus Empiricus : « je ne définis rien ») est balancé, équilibré et on ne tourne pas au milieu d’un cercle vicieux d’apories. Pour donner un exemple : une de ces apories, de ces paradoxes, une de ces mises en abyme se résumeraient bien comme ceci en paraphrasant Sextus Empiricus, tout en allant au-delà : « je définis que je ne définis rien ! En agissant ainsi, en me retrouvant au milieu de ce qui est en même temps définition et non-définition je suis dans le domaine des apparences. Tout devient ainsi apparence. Mon agissement est aussi apparence puisqu’il est aussi bien l’un et l’autre que ou l’un ou l’autre ou ni l’un ni l’autre ». CONCHE répond donc à ce nihilisme ontologique par l’ absolu de la morale. Ainsi, Marcel CONCHE me semble t-il un philosophe singulier sous au moins deux angles de vue : singulier car original (peu de penseurs peuvent lui être rapprochés, même pas son élève André COMTE-SPONVILLE avec lequel il a échangé, dialogué dans des ouvrages qui montrent des différences de vue majeures entre le Maître et l’élève). Mais également singulier car dans le questionnement sceptique chaque penseur dresse un paysage de réflexion indéfiniment (sic) unique : le caractère combinatoire des questions qui engendrent des non-réponses nous donnent des mélanges de couleurs qui sont singulières, comme la palette de chaque peintre est différente. Cela est évident puisque la question, les questions ! du sceptique ne tendent pas vers une réponse qui participe à la formulation (dans un mouvement semblable à celui de la poule et de l’œuf) de la question ! On peut rapprocher le fonctionnement du questionnement sceptique de cette vision qu’il a de la Nature dont il dit qu’elle est « un champ infini d’initiatives » . Normal ! Penser, c’est naturel !
L’Universel, l’Absolu balancent donc la singularité. Ainsi peut-on résumer (très sommairement !) là une des lignes de force de la pensée de ce maître discret qui rebute à sortir du cadre de ses réflexions, réflexions qui ne sont qu’une quête – pour employer ses mots – une « recherche tragique de la vérité » loin (quand c’est possible) de l’instantanéité des évènements.
CONCHE est un infatigable travailleur, un laborieux cultivateur de la pensée. Alors octogénaire, insatisfait des traductions du Tao Te king à sa disposition, il se lance dans l’apprentissage des idéogrammes chinois, traduit l’ouvrage de Lao Tseu et le commente dans son livre le Tao Te king édité en 2005. Aujourd’hui en 2011, dans l’appendice de son dernier ouvrage La liberté, prônant la décroissance face à l’échec du capitalisme qui exige croissance, il affirme sans ambages : « le sage dont je me sens le plus proche est Lao tseu. »
Marcel CONCHE par son approche est et n’est pas un sceptique. En cela il est singulier car il reconnaît en l’homme non seulement l’existence du libre arbitre mais encore la liberté métaphysique de choix. Cette façon de penser le conduira à construire une philosophie reposant sur l’idée de la spécificité de l’homme, de sa dignité. Il n’hésite pas à dire combien il se méfie des sciences humaines qui peuvent tendre à justifier l’idée d’un déterminisme ou d’un relativisme qui seraient autant de boulets que trainerait l’humanité. L’homme est libre clame Marcel CONCHE, il est libre parce qu’au minimum il a la possibilité de penser, et dès le premier chapitre de son ouvrage « Le fondement de la morale », il dresse le tableau en annonçant : « Nous nous proposons de dire quel est, à nos yeux, le fondement de la morale, et cela en faisant chacun juge de la justesse de la vérité de ce que nous dirons ». Ici CONCHE se place en disciple de MONTAIGNE, n’affirmant rien, mais proposant. Il enchaîne alors rapidement : « Aucune vérité (…) au sujet de la morale humaine, ne nous concernerait si nous n’avions le pouvoir essentiel de la reconnaître par nous-mêmes ». Il continue : « tout homme a le pouvoir initial de bien juger, de discerner les bonnes et les mauvaises raisons »
Le fondement de la morale. Pourquoi ?
« les morales collectives (celle des Gaulois, des Aztèques), dit CONCHE, s’expliquent mais sont sans justification universelle, chacune étant relative à une collectivité, pour laquelle elle est simplement la morale « qu’il lui faut » (Durkheim) »
Marcel CONCHE explicite de façon bien distincte la morale et l’éthique. Dans un article intitulé le Naturalisme philosophique destiné à la revue Raison présente, le philosophe résume clairement sa position à cet égard : « La morale a un caractère inconditionnel, les éthiques reposent sur des choix. Il y a une éthique du journalisme et le journaliste a des devoirs. Il peut y échapper (ndlr : c’est à dire à l’éthique) en cessant d’être journaliste. Mais pour échapper au devoir de venir en aide au blessé que l’on voit sur le bord de la route, il faudrait cesser d’être homme. » Il y aurait donc des éthiques (l’éthique d’Epicure, de Spinoza, de Nietzsche, l’éthique du médecin, du journaliste, etc…) mais il n’y a qu’une morale. Cette morale unique, selon lui, est universelle et incontournable. Sans elle, ne subsistent que des morales collectives appuyées sur telle ou telle croyance, sur une religion, sur un système. CONCHE ne rejette pas pour autant les morales collectives ou les éthiques mais il estime qu’elles n’ont de valeur que si elles ne contreviennent pas à cette morale universelle. Pour le philosophe, cette morale universelle est celle que nous a laissée la culture gréco-chrétienne par l’affirmation de l’égalité des droits de tous les hommes, et les droits universels de l’homme.
Dès l’avant propos de la seconde édition de son ouvrage Le fondement de la morale, le ton est immédiatement donné : « Si je fonde ma morale sur ma religion, vous contesterez ma religion au nom d’une autre religion ou de l’irreligion (…) et ma morale ne sera plus qu’une morale à côté d’une autre. Je ne pourrai que dire : voici ma morale, vous avez la votre et moi la mienne. Si je fonde ma morale sur ma philosophie vous contesterez ma philosophie au nom d’une autre philosophie ou de la non-philosophie. (…) Si vous contestez que nous ayons pu fonder la morale, car chacun d’une morale se trouve déjà pourvu, je croirai certes que ma morale est la meilleure, mais vous le croirez aussi de la vôtre. » Alors CONCHE s’inquiète de cette pensée relativiste à l’égard de la morale qui affirmerait : « tout se vaut ». Et il pointe le danger qu’il y aurait à reconnaître que les morales puissent avoir un droit de juger ce qui est bon de ce qui ne l’est pas. « Alors les assassins de Buchenwald, Dachau, Auschwitz, etc… auront beau jeu. Avoir été vaincus par une force supérieure, mais dont on ne pourra pas dire qu’elle était, plus qu’une autre, au service de la vérité morale, avoir été vaincu, dis-je sera leur seule faute. »
Pour Marcel CONCHE, il apparaît donc indispensable de fonder la morale. Et «(…) il faut la fonder non sur le particulier – et une religion ou une philosophie sont toujours particulières, puisqu’il y en a d’autres - mais sur l’universel. L’universel est ce qui laisse de côté tout ce qui est particulier. » A partir de cette considération, le philosophe en arrive au cœur de son sujet. Mettre de côté ce qui nous distingue ou nous sépare, cela se fait dans le dialogue. Je parle, vous écoutez ; vous parlez, je vous écoute ; ce faisant nous opérons une « réduction dialogique » : les croyances, opinions, traditions, particularités de nature à séparer sont mises de côté afin de rester attentif dans le dialogue. Le dialogue nous amène à être concentrés sur la question du vrai et du faux. La formule de CONCHE ainsi clamée sonne bien : « Nous réalisons par notre opération réciproque, l’universel vivant ». Ce qui s’en suit, c’est que chacun des interlocuteurs considère son auditeur comme à même de saisir la vérité qui est la sienne. L’autre est ainsi reconnu comme capable de vérité . Dans cette capacité de reconnaissance, chacun présuppose l’autre comme son égal.
Pourquoi fonder la morale ?
Cinq raisons à cela :
- Parce qu’elle valide une conscience commune autorisant à porter des jugements. Que serait une société où au lieu de dire « tu ne dois pas tuer » on lui substituerait ce raisonnement : « selon moi tu ne dois pas tuer, mais puisque tu as tué, c’est que tu as à ce sujet une opinion différente » ? On entretiendrait là un nihilisme moral
- Il est indispensable «d’établir le droit de juger d’un point de vue moral les actions humaines ». Mais CONCHE prévient : « cela n’est que formel. En ce qui concerne le contenu (…) tout revient au respect ou au non-respect des « droits de l’homme ». La notion d’homme est fondamentale, toutes autres notions, qui établissent les différences sociales passant au second plan.» CONCHE se réfère à la pensée kantienne selon laquelle l’homme ne soit jamais traité comme un moyen mais toujours comme une personne, avec une exigence absolue de respect. Cet angle de vue nous propulse alors dans une universalité temporelle et CONCHE affirme que « si la conscience commune moderne n’est pas simplement une conscience commune particulière (comme il y eut la conscience commune esclavagiste, des anciens Grecs ou Romains, etc…) » alors fonder universellement l’égalité des hommes en tant que personnes devient possible. Il en va de donner une valeur universelle, d’ériger au rang de nécessité absolue les exigences de la morale commune moderne et par là se fondent les « vrais droits de l’homme ». CONCHE regrette que la constitution de 1791 énumère les droits mais ne les fonde pas. Il explique cette carence par le fait que dans les esprits des Constituants la chose était tellement évidente qu’ils n’en éprouvaient pas le besoin « tant était fort le consensus qui les unissait ». A partir de cette notion de « consensus », c'est-à-dire d’idée commune, CONCHE fait poindre une difficulté. En effet, tant que tout le monde juge de la même façon, on ne ressent pas la nécessité de réfléchir au fondement. Or, dans nos sociétés modernes, il est aisé de se rendre compte que de plus en plus de consensus anciens s’effondrent. Les comportements s’individualisent, certaines morales collectives connaissent une désaffection (certaines morales religieuses), d’autres prenant le pas (politiques, de communautés, de religions nouvellement re-territorialisées, etc). Dans cette tendance « d’anarchie morale et politique » (suivant les mots d’Auguste COMTE), cette exigence devient fondamentale à partir d’une intention de cohérence. « Il faut choisir » dit Marcel CONCHE et il continue : « il n’y a pas de synthèse possible entre le bien et le mal ». Mais dans ce contexte « d’anarchie morale », il ne s’agit pas de chercher le fondement d’une morale déjà existante car aussi bien du point de vue sociétal qu’à l’intérieur d’un individu plusieurs morales coexistent. Il faut trouver un fil conducteur qui permette de faire le tri entre les vues contradictoires. Ce tri doit se faire à partir de la démarche de raison suffisante.
- Rien ne sert de fonder la morale sans fonder une éducation morale. Une question se pose par rapport à la temporalité de la morale : « Dois-je vouloir éduquer mes enfants comme je le fus moi-même ? La morale que j’ai reçue, est-ce celle-là que je dois vouloir transmettre ? En ce cas il est impératif que je la considère bien fondée. » Il faut donc dissocier cette morale des contingences temporelles, religieuses, politiques, circonstancielles. Il devient dès lors nécessaire de rechercher un fondement d’une morale indépendante. CONCHE persiste en questionnant : « La question du fondement de la morale est, plus précisément celle-ci : quel fondement donner à la morale de demain ou plutôt (car « demain « ne peut naitre que d’aujourd’hui) : quel fondement donner à la morale d’aujourd’hui pour demain ? »
- Seule la fondation de la morale peut nous permettre de parler d’un « progrès moral » et à considérer « un sens de l’histoire » dans une évolution vers le meilleur. CONCHE reconnaît bien que dans l’histoire moderne une marche vers le meilleur s’est accomplie (l’ouvrage date des années 1980… depuis le philosophe prône la décroissance !). Mais il pointe le doigt sur le fait que si nous réfléchissons comme nous le faisons aujourd’hui dans nos sociétés, on se heurte au danger que représente une morale de collectivité (c'est-à-dire utilitariste), la morale « qu’il faut » à cette collectivité (selon les mots de DURKHEIM). Le danger est, là encore, celui du perspectivisme, du relativisme : « dans chaque collectivité, dit Marcel CONCHE, sa morale est la morale, de sorte que le débat entre les morales collectives ne peut être tranché à leur niveau. Mais il est un autre plan, celui où l’on juge de toutes les morales collectives, telles qu’elles se traduisent par des idées morales courantes, des mœurs, des coutumes, lois. » Le philosophe dans cet univers de la Morale en appelle à un autre plan spatial : «ce plan est celui de la morale légitimée, fondée en droit, par conséquent réellement universelle. »
- Il devient nécessaire selon le philosophe de réfléchir au fondement de la morale universelle car celle-ci est en train de devenir « la morale effective de l’humanité ». Si cette idée paraissait vérace dans les années 1980, on peut en douter aujourd’hui à considérer les coups de boutoir d’autres morales (politiques, religieuses, etc) qui ne font qu’accentuer cette orientation perspectiviste dénoncée précédemment. Nul doute que Marcel CONCHE dans les nouveaux paysages de l’humanité qui se profilent aujourd’hui comme des mosaïques de morales collectives en appellera encore plus à un resserrement autour du fondement de la morale universelle
Le fondement de la morale : qu’est-ce ?
Après avoir réfléchi à l’absolue nécessité de fonder la morale, il faut s’interroger ! Qu’est ce que le « fondement » ?
La première façon d’expliquer l’idée de fondement passerait par la négative : le fondement n’est ni un principe, ni une cause, ni une origine.
- Qu’est-ce qu’un principe ? Une proposition primaire engendrant des propositions secondaires, sachant que la proposition primaire ne peut être déduite des propositions secondaires. Le principe est le point de départ des déductions. Si les règles morales découlent d’un unique principe, c’est là le principe mais pas le fondement. Exemple : lorsque l’Evangile commande : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » c’est un principe puisqu’à ce commandement et à celui d’aimer Dieu « se rattache toute la loi » (MATTHIEU, 22, 40). S’appuyant sur des déductions kantiennes en même temps qu’il les conteste, Marcel CONCHE prétend que s’il est possible de penser qu’un fondement puisse être un principe, ce fondement-là n’a qu’un sens relatif. « La morale n’est réellement fondée, en un sens absolu, que si l’on peut donner le fondement, c'est-à-dire la justification radicale, du principe lui-même. » affirme-t-il. La morale « ne serait pas vraiment fondée aussi longtemps que le fondement de ce principe, c'est-à-dire son pourquoi, ne serait pas tiré au clair. »
- Le fondement n’est pas une cause. S’opposant fondamentalement à SCHOPENHAUER qui en cherchant des « causes vraies » aux phénomènes appuie sa morale sur la pitié, CONCHE accepte le principe qui en découle mais demande : « Ce principe, SCHOPENHAUER l’a-t-il fondé (…) Il n’a fait donner que la cause d’actions où ce principe est mis en application. Mais que vaut le principe lui-même ? Il est vrai, soit ! Encore faut-il établir sa valeur de vérité, et ce ne peut être que par une raison, non par une cause». Puis, sous la plume du philosophe, l’argument le plus pondéral tombe : « Car la cause explique le fait, tandis que la raison établit le droit. »
- La question de la confusion entre fondement et origine doit être également tranchée. POLYBE et LUCRECE, philosophes antiques nous font nous y intéresser. Ils prétendent que la découverte du feu est à l’origine de la civilisation. Alors que le souci partagé par les adultes était de protéger leurs foyers, les idées morales naissaient. Des groupes se formaient afin de s’entraider. Ainsi, dans les groupes, l’idée de renonciation à la violence faisait son chemin, dès lors que cette renonciation servait le groupe. L’idée de protéger les faibles et de les épargner naissait probablement déjà avant l’apparition du langage articulé. Le fait que l’humanité ait survécu dans le cadre d’un processus historique prouve ce fait. Mais LUCRECE dans cette analyse ne cherche pas à valider (c'est-à-dire à fonder) mais à analyser.Plus recemment, NIETZSCHE en voulant démolir la question du fondement le distingue bien de l’origine. NIETZSCHE martèle que les philosophes ont voulu fonder la morale comme si celle-ci avait été donnée et n’avait pas à être problématisée. Mais CONCHE rétorque : « Que la détermination des valeurs morales soit faite au sein d’une race de maîtres, de dominateurs, ou parmi la foule des esclaves, des inférieurs de toute sorte, cela permet de distinguer les valeurs quant à leur origine, cela n’entraîne rien quant à leur valeur. ».Or c’est sur sa valeur, sur son caractère indiscutable, que la morale doit se fonder.
La deuxième façon de réfléchir au fondement passera par une détermination positive. Et c’est-là la méthode essentielle puisqu’elle nous conduira à fonder la valeur des valeurs morales. Il s’agit en d’autres mots de légitimer la morale et jusque là, rien ne permet d’affirmer que la morale ne serait pas qu’une illusion. Il y aurait bien des motifs à le soupçonner. Par exemple : les anciennes religions polythéistes nous semblent aujourd’hui des produits illusoires de l’imagination. Les religions monothéistes d’aujourd’hui reçoivent le même jugement par certains. Les grands systèmes de métaphysique, les grandes doctrines politiques sont toutes à même d’être considérées comme des constructions sans vérité reposant sur l’arbitraire. L’existence de morales collectives est un fait indéniable, par là même qu’elles se fondent dans le domaine où elles s’appliquent sur la notion de ce qui est dû (le fameux « qu’il lui faut » de DURKHEIM) en y adjoignant la considération de ce qui est bien et mal. Mais tout cela ne donne que des explications historiques ou sociologiques ou des justifications conditionnelles - c'est-à-dire découlant de principes relevant en quelque sorte d’utilités mais qui ne sont peut-être pas compris ailleurs ou pas valides sous le regard de la raison. Ainsi y a-t-il une morale de droit, réellement universelle ? Fonder la morale, c’est selon les mots de Marcel CONCHE, « se mettre à l’abri de ce doute. »
S’il y a une morale, cela implique nécessairement qu’a été fondée « la différence de valeur des conduites », ainsi la différenciation entre le bien et le mal est légitimée. Or, affirme Marcel CONCHE, dans ce contexte le « bien » devient ce que l’on se doit de vouloir réaliser, tout comme le mal ce que l’on se doit de ne pas vouloir réaliser. C’est donc le bon vouloir de l’homme de considérer la valeur de bien ou de mal et il est nécessaire qu’il veuille réaliser ce qui est bon et qu’il le veuille de la bonne façon. Ainsi donc, « cela suppose que le vouloir humain soit libre pour le bien. Sans cette liberté du vouloir, la morale n’a plus de signification, ce qui en fait un fondement négatif. Il y a donc certes l’existence potentielle d’une exigence envers le vouloir humain de réaliser le bien. » Il y a un devoir de liberté. Mais de quel droit l’exiger ?
CONCHE insiste donc sur la nécessité de s’appuyer sur un fondement positif et, considérant que « le problème moral se pose dès qu’il y a société » d’une part comme la nécessité de s’extraire des contingences géographiques ou temporelles pour toucher à l’universel, c’est dans le fait du dialogue que se trouvera le point de départ de la recherche de ce fondement.
C’est donc dans l’égalité présupposée de chaque interlocuteur s’adressant à l’autre et l’écoutant. Marcel CONCHE insiste sur le fait que le dialogue doit être complet en ce sens que celui qui parle doit s’adresser à quelqu’un qui consente à écouter. Et l’on ne peut vérifier qu’il écoute bien que si l’on consent soi-même à l’écouter. Cette égalité nous conduit naturellement à considérer que tout être dialoguant est capable de vérité : le dialogue s’établit sous l’ idée de vérité, ce qui exige que chacun comprenne l’autre comme un être libre. C’est la première vérité universelle qu’il y a lieu d’établir. Objecter cette façon de voir en considérant qu’un dialogue peut ne pas être sincère, selon le philosophe trouve une limite car, dit-il, le fait de considérer que « chacun peut dire la vérité » est déjà une façon de dire la vérité et l’interlocuteur doit le reconnaître. L’interlocuteur conserve donc sa qualité d’être libre.
Le philosophe poursuit : « la vérité ne peut venir d’un ou de quelques-uns seulement . » L’accès à la vérité ne passe pas par le particulier. La vérité découle du langage universel, « le discours humain comme tel ». Par le discours, elle peut circuler et elle peut être véhiculée par n’importe qui. Car alors tous les hommes sont égaux. PLATON, dans le Ménon, nous dit Marcel CONCHE, donne à SOCRATE un esclave comme interlocuteur. Dès lors qu’il y a reconnaissance mutuelle en l’autre d’un capax veritatis, les hommes sont égaux et, affirme CONCHE, « égaux en tant qu’êtres raisonnables ». Car deux individus en dialoguant et en pensant dire la vérité se disent à eux-mêmes le pourquoi des idées qu’ils exposent à l’autre. Il y donc là ce que le philosophe appelle « la faculté du fondement ».
Un des autres fondements est ce que Marcel CONCHE appellera « le devoir de substitution ». Chaque homme a le droit de se considérer comme l’égal de l’autre en dignité ; cela implique nécessairement qu’il reconnaisse de façon absolue ce droit à tout autre. « La dignité de n’importe qui est aussi mon affaire », dit-il
Discours moral et discours politique doivent s’accorder. Le trait primordial du discours moral est celui de l’ égalité universelle, égalité qui ne laisse aucun humain de côté. « Celui qui n’a que le langage en puissance, tel l’enfant en bas âge ou celui qui est physiquement ou physiologiquement privé de la parole (…) est l’égal de celui qui dispose à volonté du pouvoir de la parole ou qui parle en acte. »
Dans les années 1980, CONCHE pense que le discours politique semble avoir un caractère universel, mais il se défie de l’idée que le discours politique comporte le caractère universel du discours moral. La raison essentielle, selon lui, tient au fait que ce discours, bien que démocratique, ce circonscrit dans le cadre d’un état particulier. Il devient de fait discours d’une collectivité. Le philosophe plaide donc pour un internationalisme politique.
Un mot revient à sa plume de façon fréquente : vérité. Par le fait que juger vrai sous-entend d’être conscient d’avoir le droit de dire quelque chose, la consciente jugeante est une conscience juridique (de jus, droit). Et à la conscience juridique de tout-un-chacun vient s’ajouter la conscience juridique socialisée. Dans toute société, les actes ou comportements de l’individu peuvent se caractériser ainsi : « tout acte est dû, permis ou défendu ». Quand beaucoup de choses sont dues, beaucoup sont en même temps défendues. Ainsi c’est l’importance du champ de ce qui est permis qui permet de définir le caractère libéral de la société. Il arrive également dans une société qu’un individu estime qu’il a le droit de faire ce que la société ne lui permet pas de faire pas ou le devoir de faire ce que la société ne lui ordonne pas de faire. Il qualifie cette conscience de conscience juridique morale. Ces trois sortes de consciences juridiques se rapportent à trois formes différentes de droit :
- le droit rationnel (droit de la raison). De lui relève le jugement vrai ou semblant vrai. Tout jugement semblant vrai semble fondé en droit, même s’il est empirique.
- Le droit social ou positif variable selon les sociétés, selon les conditions, etc…
- Le droit moral, celui de tout homme en tant que tel.
Les trois consciences dont parle Marcel CONCHE peuvent être simplement qualifiées, suivant ses propres termes de :
- conscience rationnelle
- conscience juridique (proprement dite)
- conscience morale
Marcel CONCHE n’oublie pas, parmi les matériaux du fondement, celui qu’il appelle « l’exercice du droit de punir ». Culpabilité et punition vont de pair. S’il existe un droit de punir et qu’il ait un fondement, la question demeure : pourquoi punir ? En morale, le principe du meilleur est le principe nécessaire de la conduite. Or, punir c’est infliger de la souffrance. Et la punition, du point de vue moral, ne se justifie que si elle a du bon. Ainsi, il est bon de punir quand le châtiment aide le coupable à réfléchir, à s’amender et créé une mémoire chez lui. On a le droit de punir seulement celui qui est capable de comprendre qu’il est puni.
Marcel CONCHE après avoir longuement insisté sur le droit de vouloir vivre, alors qu’il se déclare moralement hostile à l’IVG, plaide le droit de vouloir donner la vie. Toutefois il pose clairement une question : a-t-on le droit de donner la vie à des enfants auxquels on ne réserve qu’une existence de souffrance ? La question se pose pour lui préalablement puisqu’il affirme : « lorsque les enfants sont là en devenir ou en acte on n’a pas le droit de les supprimer ».
Le droit de vouloir vivre n’est assurément pas suffisant. « Car vivre peut être tout simplement travailler et subsister. » L’accès à la culture, qui ouvre des horizons où l’on connait la liberté de penser et de créer, horizons d’épanouissement et de joie. Dans nos sociétés d’aujourd’hui, l’évolution conduit à un comportement individualiste des êtres. Le philosophe, même s’il reconnaît la nécessité de satisfaire les droits de l’individu en appelle à une société qui réalise l’équilibre entre l’individu et le collectif, l’un enrichissant l’autre mutuellement. Sa société idéale est une société de type « aristocratique », pas dans son acception de société de privilégiée, mais dans le sens qu’elle ne peut et ne doit confier n’importe quel rôle à n’importe quel individu. Par rapport au monde du travail, il affirme : « une société égalitaire se doit de recruter et de former ses agents seulement en fonction de leurs capacités » et non en considération de pauvreté ou de richesse, de rang social, etc. « L’individu a le droit de vivre dans une société où règne l’égalité des chances sociales ». Il est donc indispensable que « l’aristocratie naturelle » ne se trouve pas écrasée par le jeu des privilèges.
Etant donné qu’il est permis de vouloir la mort alors qu’il est interdit à l’individu de la donner, le droit de mourir volontairement doit être absolu.
Alors qu’il écrivait son ouvrage « le fondement de la morale », CONCHE hésitait rationnellement à condamner la peine de mort. Il préférait parler de « suspendre le droit de punir de mort » depuis, le philosophe a revu sa position et dénonce avec force argumentaires la peine capitale.
Il est un droit - auquel peu d’entre nous pensent probablement - avec lequel Marcel CONCHE clôture la liste des droits fondements dans son ouvrage « le fondement de la morale ». C’est le droit de ne pas être jugé. Il réfléchit : celui qui fait le bien n’en est pas pour autant bon. Celui qui fait le mal n’est pas non plus mauvais. Il convient que chacun soit jugé en bien ou en mal par ses actes. « Que vaut un homme ? » demande CONCHE « Nul homme ne peut le dire, c'est-à-dire pour autant que nous sachions, nul ne peut le dire ». La vision que nous avons les uns les autres n’est qu’incomplète, subjective. Je ne puis m’empêcher de penser en ce mois de Novembre 2011 aux commentaires journalistiques sur les ondes de radio qui évoquaient le procès en appel des « policiers menteurs » ! Policiers menteurs ou policiers qui ont menti ? La différence est de taille !
Conclusion
« Fonder la morale », « universel », « absolu », « égalité », « liberté ». Tout cela nous rappelle ce dont la République semble procéder. La position de Marcel CONCHE pourrait paraître jacobine, dans ce monde où semble vouloir régner le relativisme. Probablement l’est-elle. Mais elle nous rapproche singulièrement du cadre de nos recherches ; à aucun instant le philosophe ne fait appel au concept « laïcité » mais ne serait-ce que par le simple fait que CONCHE, par sa philosophie s’oppose aux relativismes, je pense que nous pouvons trouver dans ses réflexions une base pour comprendre la laïcité comme un conglomérat vivant de ces droits (bien sûr impliquant nécessairement des devoirs) qui sont de nature à fonder la morale.
Pour ceux qui voudraient découvrir la pensée de Marcel CONCHE, je conseillerai ses ouvrages suivants :
- Le fondement de la morale, puf
- Orientation philosophique, essai de déconstruction, Encre Marine
- Vivre et philosopher, livre de poche
- Présence de la Nature, puf
- Philosopher à l’infini, puf
- La voie certaine vers Dieu (texte d’une conférence), cahiers de l’Egaré
- La liberté, encre marine (dernier ouvrage, publié en 2011)
Je voudrais terminer sur une pensée du philosophe qui figure dans son dernier ouvrage, « La Liberté » :
« (…) les principes de la morale (égalité en droit de tous les humains, etc.) sont ceux-là mêmes qui sont impliqués et affirmés implicitement dans tout dialogue. Si HITLER avait dialogué avec un juif, il eût, par là même nié son racisme. ».
PAU, le 17 décembre 2011
Charles TOCANIER
Support documentaire :
- Vivre et philosopher, Marcel CONCHE, ed. Livre de Poche
- Orientation philosophique, essai de décostruction, Marcel CONCHE, ed. Encre Marine
- Le fondement de la morale, Marcel CONCHE, ed. PUF
- La liberté, Marcel CONCHE, ed. encre Marine
- Marcel Conche, philosophe de l’indiscutable, indiscutable philosophe, Philippe GRANAROLO, conférence du 12/10/2005 Toulon
- Marcel Conche, le matérialisme et la morale, Yvon QUINIOU, Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2004/1 Tome 129, p 49-57
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26.09.2011
JERPHAGNON
Que dire de cet érudit joyeux qui faisait si sérieusement son métier sans se prendre au sérieux ? Il faudrait plus de talent que je n'en ai pour parler de JERPH. Dans le numéro 2036 (22 septembre 2011) du Point, son élève et ami Michel ONFRAY, en guise d'adieu, fait de lui un portrait émouvant : celui d'un maître attachant. Il faut lire cet hommage. " Adieu, mon vieux maître, adieu - je vous aimais..." conclut l'hédoniste de l'Université Populaire de Caen.
N'étant pas un prosateur spécialement talentueux en ἐλεγεία (élégie ! ... le vieil helléniste aurait apprécié ce clin d'oeil, j'en suis sûr !), je laisserai à JERPH lui-même la parole en imaginant le sourire un tantinet malicieux de l'érudit qui confie à sa biographe : « Vous savez, j'en suis arrivé à la conclusion suivante : le philosophe n'a guère le choix qu'entre deux possibles, le désespoir ou la crise de fou-rire. »
Je fais montre de bonne volonté en affirmant que je vais laisser la parole à JERPH' mais je parle, je parle ! ...
Allez JERPH', nous n'oublions pas qu'avant de rentrer en cours vous vous disiez silencieusement : "Va et mets le bordel dans les têtes" et, en lecteurs admiratifs et fiers de ces graines de bazar que vous avez su semer dans nos oiseuses cervelles d'étourdissants étourneaux, nous allons partager la lecture de vos dernières lignes, celles de l' Avant-propos de votre dernier ouvrage : De l'amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles. Etourdissants étourneaux ? Mais oui.! ah ! cette étourdie propension à être étonnés que vous avez su nous instiller !

Avant-propos
Ce bouquin ? A l'initiative de Stéphane Barsacq, ce sont des conversations avec Christiane Rancé. Avec elle, nous parlons de tout, très simplement, comme ça nous vient. On y discute de l'amour, de la philosophie, de la politique, du progrès, des mythes, de Dieu, de la mort, etc. De tout, je vous dis. - Histoire de savoir ce que j'en pense ? Bien sûr ! Mais qu'il soit bien clair que je n'ai pas la moindre prétention à « jerphagnoniser » mon lecteur. Ce n'est pas mon genre. Je ne fais pas partie des «penseurs sachant penser », comme disait mon maître Vladimir Jankélévitch ; des « philosophes », qui disent le dernier mot sur le fond des choses. Qui vous dit que les choses ont un fond ? Et comme dit Cocteau: « A force d'aller au fond des choses, on risque d'y rester. »
Cela étant, si mon lecteur prenait conscience qu'à propos de tous les sujets que nous abordons les gens racontent tout et n'importe quoi, je serais déjà bien content. En effet, sur tout cela, on entend dire «ce qui se dit» - des bagatelles, en somme, que les gens se repassent sans guère plus y réfléchir qu'en parlant de la pluie et du beau temps. «Ce que tout le monde dit », l'opinion, ce que les Grecs, les Romains appelaient doxa, opinio communis, dont ils ne disaient pas grand bien. Ils ne seront d'ailleurs pas les seuls. Dans un livre précédent, j'ai montré que, depuis Thucydide jusqu'à Pierre Dac ou Montherlant, on la dénonce. Sans parler de l'idéologie : «C'est ce qui pense à votre place» (Revel).
Alors si, à l'occasion de ce bouquin, j'avais pu déranger un peu mon lecteur, «lui secouer la cervelle dans la tête », je serais ravi. J'aurais servi à quelque chose puisque je l'aurais délivré de la dictature de «l'opinion». Parce que finalement tout est là. Chacun de nous est unique dans le temps et dans l'éternité, ainsi qu'aimait à le rappeler Jankélévitch. Une ipséité, comme nous disons dans notre patois de philosophes ; un être seul à être soi. Un être qui vit une durée unique, la sienne, même si elle s'inscrit nécessairement dans la durée collective, celle des sociétés dont chacun est un membre : famille, patrie, religion, milieu de travail, etc.
Alors, le problème est le suivant : pourquoi tant de gens se dérobent-ils si souvent à l'initiative qui est la nôtre, qui est celle de chacun: être soi, penser par soi-même ? Pourquoi inféoder sa durée propre à la durée collective ? Comme si, au fond, on avait peur d'être soi ; comme si on se sentait rassuré d'être un atome de la masse sous ses différentes formes ? Mieux encore : il arrive qu'on s'estime original en suivant la mode. La mode au sens de ce qui se portera cet hiver, mais pire : en se conformant à ce qui se fait en ce moment, à ce qui se dit, à ce qui se pense. Bref, être original en faisant comme les autres : « II faut le faire..»
En somme, on respire l'air du temps - et sans filtre. Et c'est ainsi qu'on en vient peu à peu à voir les choses sans les regarder, à les regarder sans les voir. Bref, on ne s'étonne plus de rien. Alors que tout, précisément, devrait nous étonner. Tout.
On va dire: « Une drôle d'idée... Où a-t-il pris ça ? » Mais la clef, je la donne d'entrée de jeu : c'est que, pour moi, rien n'est ni ne sera jamais «tout naturel ». Pas même moi. Surtout pas moi. En effet, je ne me suis jamais fait à exister, pas plus qu'à voir surgir le monde, là, sous mes yeux, sans explication. Je sais une fois pour toutes que plus rien ne sera pour moi naturel ; plus rien n'ira de soi. Je ne suis d'ailleurs pas le seul à avoir exprimé cette stupéfaction. J'en cite plus d'un ici, tous différents : le romantique Jean-Paul Richter, Jean-Paul Sartre - dans La Nausée, Roquentin: «Déjà, les choses n'avaient pas l'air trop naturelles ... » -, Maritain, Montherlant, Charles Lapicque, Guitton, et récemment Jean d'Ormesson. Je n'aurai pas été le seul à vivre cette expérience de la contingence du monde et de soi en ce monde. Tous, nous avons attrapé la philosophie comme on attrape une maladie dont rien ne vous guérira. La philosophie, dont Platon, recopié par Aristote, dira qu'elle commence avec l'étonnement. Mais voilà, on ne s'étonne pas une fois pour toutes ; on en a pour une vie, et on voit les choses autrement. Alors, là, j'ai dit à Christiane Rancé comment je les voyais. C'est tout. Ah ! Si j'avais pu en aider d'autres à voir les choses, non pas à ma façon, par tous les dieux ! mais chacun d'eux à sa façon ... La liberté, ça se partage.
20:08 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lucien jerphagnon, michel onfray, grèce antique, histoire de la philosophie |
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17.06.2011
S'il est douceur plus grande
Il est des cadeaux qui ressemblent à des ré-animations ! C'est ainsi que j'ai reçu en présent "Noms - Journal étrange III", livre de Marcel Conche qui ré-animera mon souvenir de ces autres ouvrages du désormais vieux philosophe, ces ouvrages qui semblaient endormis dans ma bibliothèque. Endormis ? Ils ne le seront que pour un temps !
Comment en effet oublier Marcel CONCHE, qui a fêté le 27 mars dernier ses 89 ans ? La mémoire me revient. "Avec des si", "Heraclite", "Analyse de l'amour et autres sujets", "Orientation philosophique", "Philosopher à l'infini", "Présence de la Nature", "Montaigne ou la conscience heureuse"... autant de titres d'oeuvres qui me laissent cette souvenance encore vivace d'un philosophe plein de fraîcheur, de simplicité, de franchise naturelle, d'amour sans niaiserie de l'humain et de la vie...
Marcel CONCHE ne fait pas partie de ces superstars médiatisées de la philosophie. Il est de ces humanistes et hellénistes peu tapageurs. En sceptique amoureux, en athée, c'est la Phusis qu'il substitue sereinement à Dieu. Par son langage clair et grâce à son véridique talent littéraire (le lire est un vrai plaisir !), il nous donne accès à l'étude de Pyrrhon, de Parménide, du monde riche que constituent les présocratiques. Et il nous fait aimer Montaigne, philosophe comme lui si proche de notre vibrante humanité !
Les textes ci-dessous, je n'ai pas su résister à cette envie de les partager avec vous. Il sont tirés de son ouvrage "Avec des "si" - Journal étrange" paru en 2006.
AVANT-PROPOS
J'en étais arrivé au soixante-cinquième chapitre de ce «.Journal.», qui n'en est pas un, lorsque je me suis interrogé sur ce que j'étais en train de faire, et il m'est apparu que ce n'était rien d'autre qu' «.enregistrer.» les réflexions qui me venaient à l'esprit certains jours, sans préméditation ni suite, comme Montaigne lui-même avait fait dans ses premiers essais, ceux des livres I et II de l'édition de 1580. Or, il est écrit ceci : «.Qui ne voit que j'ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'ancre et de papier au monde.?.» Je puis dire la même chose, si ce n'est que, pour une fois il est quelque peu oublieux de la mort.
15 août 2005.
XXXVIII
S'IL EST DOUCEUR PLUS GRANDE
S'il est douceur plus grande que celle de la pensée de l'amie lointaine à qui l'on sait être présent en esprit et en affection ardente, ce ne peut être que la pensée de l'enfant qui s'éveille et découvre le jour. Mais lorsque l'amie a toute la vérité et la nouveauté de l'enfance et qu'à la pensée aimante se mêle l'immense respect, alors la douceur se transforme en joie secrète. On se sent comme deux âmes tissées l'une de l'autre, n'oubliant pas pourtant que ce n'est là qu'émotion fragile, puisque ces âmes, étant en même temps tissées dans la durée créatrice, sont vouées au changement et imprévisibles l'une pour l'autre et pour elles-mêmes. Alors, il faut dire.:.douceur tragique, car elle ne durera pas, bien que l'on veuille et que l'on s'efforce qu'elle dure. Cependant, la certitude de maintenant où l'amie au loin est si proche, est ce qui compte, et me fait sans cesse tenir pour nul le néant à venir. Bienheureuse certitude, lorsqu'on sait qu'elle n'est pas seulement sienne. Aucune hésitation dans la joie. Autre la certitude de l'esprit et de l'intelligence, tout autre est la certitude du cœur. Mais cependant le cœur a son intelligence. Pourquoi ai-je tutoyé Élodie, que je voyais pour la première fois, sous l'effet d'une sympathie vive et immédiate, et pourquoi je m'interroge maintenant sur ce tutoiement, non que ma sympathie soit moindre, mais parce que je ne suis pas sûr de sa réponse.? Si elle ne saisit pas la fraternité respectueuse de ce tutoiement, si elle y perçoit quelque chose comme une familiarité incongrue, le «.tu.» au «.vous.» devra céder la place. Mais vis-à-vis de l'amie qui réside au loin, ce doute ne m'effleure pas. En dépit du peu de temps dont elle dispose, de la distance et du coût, elle viendra me voir, dit-elle, même si ce n'est que pour une journée.;.moi, de même, me sens capable d'aller la voir, en dépit de la distance et de la fatigue, ne fût-ce que pour une seule journée. Non que nous ayons grand-chose à faire ensemble, seulement à vivre brièvement ensemble la brève vie. Mon besoin d'elle est sans désir, sans requête d'aucune sorte, au-delà de toute différence ou divergence ou de l'abîme de l'âge, tant l'exiguïté du temps que nous avons pour nous, nous conjoint sur la même cime de clarté dans la nuit obscure. Il n'est pas question de nous laisser grandement émouvoir par les intérêts présents du monde.-.tout ce dont parlent les journaux. Que l'Europe ait une Constitution, voilà ce qui occupe les humains qui s'agitent dans la politique, les affaires, les syndicats, les médias.:.voilà ce qui, dans la fascination du présent, leur fait oublier la vie profonde. Mais qu'importe l'Europe lorsque la volonté d'Europe n'est que volonté de puissance, volonté que l'Europe soit un bloc puissant face à deux autres blocs puissants.!.Cela ne pèse pas lourd au regard de l'émotion subtile qui unit deux âmes dans leur pure essence immatérielle. Car ainsi se crée l'éternité. «.Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels.», dit Spinoza : oui, ni moi ni elle, mais nous. Certes, lorsque l'histoire s'acharne à nous arracher à notre quiète existence, il nous faut descendre dans l'arène et jouer notre rôle, nous souvenant que nous sommes citoyens et avons des devoirs envers la cité et ses enfants.-.et j'entends bien le mot «.enfants.» au sens propre. Mais la profession, le métier, le service social, la prise de position politique, syndicale ou autre, le travail, l'action programmée, c'est là le côté irréel de la vie (je prends, oui, le contre-pied de Hegel).-.irréel puisque le va-et-vient du monde n'est que suite d'événements qui s'oublient. Et les êtres de façade.-.les hommes politiques, les décideurs du moment, les notabilités, les personnalités, etc..-., cela s'oublie, malgré les dictionnaires, les annuaires. Mais la douceur heureuse, qui est substance et non accident de l'âme, qui nous fait volontiers détourner le regard de tout le reste, comme étant, elle, une sorte de concentré de vie, tel un brasier ardent sous la cendre des apparences, cette émotion certaine qui nous fait, qui me fait, être heureux et sourire à la pluie et au vent, n'est-elle pas aussi ce qui finit par s'oublier ? Il est vrai. L'infinie proximité de moi à elle, d'elle à moi, cela même passera. Qu'en restera-t-il ? Rien d'autre peut-être que ces mots, là, que j'écris, qui pourtant un jour s'effaceront. Soit ! mais l'instant vaut en soi. L'instant ? Disons plutôt le maintenant, car cet instant n'a rien d'instantané. Il est durée sans succession, comme est la durée de Dieu, selon Descartes. D'un côté, l'écoulement des heures et des événements, de tout ce qui est l'irréel de la vie, de l'autre ce qui ne s'écoule pas, qui n'est que vie, la vie elle-même. Pourquoi tant d'actions et d'événements.? À quoi bon, s'il n'y a pas dans l'âme un accomplissement, tel qu'il n'y a pas de sens à aller au-delà.? Ainsi les journées se passent, je m'occupe à différentes choses, je réponds à des correspondants, je reçois des amis, je puis même lire ou m'instruire des nouvelles.; mais pendant tout cela, une même joie demeure au fond de moi-même sans bouger. Rien ne peut avoir d'effet sur elle. Elle est à l'abri des vicissitudes, sûre de sa raison d'être, mais à cause d'elle une sorte de légèreté traverse tout ce qui a lieu.
Liens à visiter absolument :
- Les tribulations de Marcel Conche par Roland Jaccard
- La rencontre d' Altillac
- Nouvelles de Marcel Conche
- La mort et la pensée de Marcel Conche
- Avec des "si" de Marcel Conche
- Oisivetés de Marcel Conche
- Noms de Marcel Conche
- Diversités de Marcel Conche
- Corsica de Marcel Conche
- Rencontre entre un cosmologiste et un philosophe
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08.05.2011
De la philosophie sociologique des trous (Kurt Tucholsky)
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Erwin Schulhoff (1894-1942)
Concerto pour piano et orchestre, Op.11 (1913).
1. Bewegt. Allegro moderato
Jan Simon, piano
Orchestre Symphonique de la Radio de Prague, Vladimír Válek
(merci à TheWelleszcompany pour cette excellente video)
Zur soziologischen Psychologie der Löcher
Ein Loch ist da, wo etwas nicht ist.
Das Loch ist ein ewiger Kompagnon des Nicht-Lochs : Loch allein kommt nicht vor, so leid es mir tut. Wäre überall etwas, dann gäbe es kein Loch, aber auch keine Philosophie und erst recht keine Religion, als welche aus dem Loch kommt. Die Maus könnte nicht leben ohne es, der Mensch auch nicht: es ist beider letzte Rettung, wenn sie von der Materie bedrängt werden. Loch ist immer gut.
Wenn der Mensch »Loch« hört, bekommt er Assoziationen : manche denken an Zündloch, manche an Knopfloch und manche an Goebbels.
Das Loch ist der Grundpfeiler dieser Gesellschaftsordnung, und so ist sie auch. Die Arbeiter wohnen in einem finstern, stecken immer eins zurück, und wenn sie aufmucken, zeigt man ihnen, wo der Zimmermann es gelassen hat, sie werden hineingesteckt, und zum Schluß überblicken sie die Reihe dieser Löcher und pfeifen auf dem letzten. In der Ackerstraße ist Geburt Fluch; warum sind diese Kinder auch grade aus diesem gekommen ? Ein paar Löcher weiter, und das Assessorexamen wäre ihnen sicher gewesen.
Das Merkwürdigste an einem Loch ist der Rand. Er gehört noch zum Etwas, sieht aberbeständig in das Nichts, eine Grenzwache der Materie. Das Nichts hat keine Grenzwache: während den Molekülen am Rande eines Lochs schwindlig wird, weil sie in das Loch sehen, wird den Molekülen des Lochs ... festlig ? Dafür gibt es kein Wort. Denn unsre Sprache ist von den Etwas-Leuten gemacht; die Loch-Leute sprechen ihre eigne.
Das Loch ist statisch; Löcher auf Reisen gibt es nicht. Fast nicht.
Löcher, die sich vermählen, werden ein Eines, einer der sonderbarsten Vorgänge unter denen, die sich nicht denken lassen. Trenne die Scheidewand zwischen zwei Löchern: gehört dann der rechte Rand zum linken Loch ? oder der linke zum rechten? oder jeder zu sich ? oder beide zu beiden? Meine Sorgen möcht ich haben.
Wenn ein Loch zugestopft wird: wo bleibt es dann? Drückt es sich seitwärts in die Materie? oder läuft es zu einem andern Loch, um ihm sein Leid zu klagen – wo bleibt das zugestopfte Loch? Niemand weiß das: unser Wissen hat hier eines.
Wo ein Ding ist, kann kein andres sein. Wo schon ein Loch ist: kann da noch ein andres sein ?
Und warum gibt es keine halben Löcher – ?
Manche Gegenstände werden durch ein einziges Löchlein entwertet ; weil an einer Stelle von ihnen etwas nicht ist, gilt nun das ganze übrige nichts mehr. Beispiele : ein Fahrschein, eine Jungfrau und ein Luftballon.
Das Ding an sich muß noch gesucht werden; das Loch ist schon an sich. Wer mit einem Bein im Loch stäke und mit dem andern bei uns: der allein wäre wahrhaft weise. Doch soll dies noch keinem gelungen sein. Größenwahnsinnige behaupten, das Loch sei etwas Negatives. Das ist nicht richtig: der Mensch ist ein Nicht-Loch, und das Loch ist das Primäre. Lochen Sie nicht; das Loch ist die einzige Vorahnung des Paradieses, die es hienieden gibt. Wenn Sie tot sind, werden Sie erst merken, was leben ist. Verzeihen Sie diesen Abschnitt; ich hatte nur zwischen dem vorigen Stück und dem nächsten ein Loch ausfüllen wollen.
Kaspar Hauser (Kurt Tucholsky)
Die Weltbühne, 17.03.1931, Nr. 11, S. 389,
wieder in: Lerne Lachen.
De la Philosophie Sociologique des Trous (Kurt Tucholsky)
Un trou se trouve là où quelque chose ne se trouve pas. Le trou est un compagnon éternel du non-trou. Le trou seul, y’en a pas, désolé. S’il y avait quelque chose partout il n’y aurait pas de trou mais il n’y aurait pas de philosophie non plus et surtout pas de religion que telle qui sort du trou. La souris ne pourrait vivre sans, l’homme non plus. Il est le dernier secours pour les deux lorsqu’ils sont menacés par la matière. Le trou, c’est tout bon.
Quand on entend le mot "trou", certains pensent au trou de mise à feu du canon, d'autres à une boutonnière, beaucoup pensent à Goebbels.
Le trou est le pilier fondamental de cet ordre social et c’est ainsi qu’elle est la société. Les travailleurs vivent dans un endroit sombre - un trou -, ils y sont engoncés et lorsqu'ils regimbent, on leur montre où le charpentier l'a laissé ; ils s'y retrouvent enfichés, à tel point qu'ils prennent conscience de la flopée de trous et se fichent du prochain. Sur le chemin de la vie, la naissance peut être malédiction. Pourquoi ces gosses sortent-ils de ce trou ? Quelques trous plus loin et ils auraient certainement décroché leur certificat.
Le plus intriguant du trou c’est son bord. Il appartient encore à la matière mais regarde incessamment le rien. Un garde-frontière de la matière. Le rien n’a pas de garde-frontière. Pendant que les molécules du bord du trou ont le vertige à regarder dans le trou, les molécules du trou ont ... euh, il n’y a pas de mot, car notre langage est fait par des “ Hommes-Quelque chose”, les “Hommes-trous” ont le leur.
Le trou est statique. Il n’y pas de trou voyageurs. Quasiment pas.
Les trous qui s’épousent deviennent un seul, un des plus intriguants des processus pensables. Divise la cloison entre deux trous, le bord droit appartient-il au trou gauche, ou le gauche au droit, ou chacun à soi, ou chacun à chacun ? J’aimerais avoir mes soucis.
Lorsqu’on remplit un trou, que devient-il ? Est-ce qu’il se presse de coté dans la matière ? Ou est-ce qu’il court vers un autre trou pour lui raconter ses malheurs ? Où se trouve le trou rempli ? Personne ne le sait. Ici, notre savoir en à un.
Là où quelque chose est, rien d’autre ne peut être. Là où il y a déjà un trou, peut-il en avoir un autre ? Et pourquoi n’y a-t-il pas de demi- trous ?
Il y a des choses qui sont dévalorisées par un seul petit trou ; parce que à un endroit d’elles il y a un “rien” , tout le reste n’est plus valable. Exemple : un billet, une vierge, un ballon.
La chose elle-même doit encore être cherchée , le trou lui-même est déjà.
Celui qui d’un pied se trouverait dans un trou et avec l’autre chez nous, celui-la serait un sage véritable, mais personne n’y est parvenu jusqu’ici.
Des mégalomanes prétendent que le trou est quelque chose de négatif. C’est faux ! L’homme est un non-trou et c’est le trou qui est primaire.
(Ne riez pas.) “Ne trou-ez pas”.
Le trou est le seul pressentiment du paradis qui existe en vous. Lorsque vous serez morts, alors à ce moment-là vous remarquerez ce qu'est la vie. Pardonnez-moi ce papier, entre le précédent et le prochain article j'ai voulu combler un trou.
Kaspar Hauser (Kurt Tucholsky)
Die Weltbühne, 17.03.1931, Nr. 11, S. 389,
wieder in: Lerne Lachen.
Mark Tansey - Discarding the frames
Liens :
Kurt Tucholsky et Erwin Schulhoff :
- les yeux dans la grande ville (lien dans le présent blog conduisant à d'autres liens)
Mark Tansey :
25.04.2011
De la pauvreté du plus riche
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Paul Hindemith (1895-1963)
Concerto pour orgue et orchestre (1962)
Martin Haselböck, orgue
Wiener Symphoniker, Raphael Frühbeck de Burgos
I. Crescendo - Moderato Maestoso
II. Allegro assai
Merci à ThewelleszCompany pour cette excellente vidéo
Von der Armut des Reichsten
Zehn Jahre dahin -,
kein Tropfen erreichte mich,
kein feuchter Wind, kein Tau der Liebe
- ein regenloses Land...
Nun bitte ich meine Weisheit,
nicht geizig zu werden in dieser Dürre:
ströme selber über, träufle selber Tau,
sei selber Regen der vergilbten Wildnis.!
Einst hieß ich die Wolken
fortgehn von meinen Bergen, -
einst sprach ich »mehr Licht, ihr Dunklen.!«
Heut locke ich sie, daß sie kommen:
macht Dunkel um mich mit euren Eutern.!
- ich will euch melken,
ihr Kühe der Höhe.!
Milchwarme Weisheit, süßen Tau der Liebe
ströme ich über das Land.
Fort, fort, ihr Wahrheiten,
die ihr düster blickt.!
Nicht will ich auf meinen Bergen
herbe ungeduldige Wahrheiten sehn.
Vom Lächeln vergüldet
nahe mir heut die Wahrheit,
von der Sonne gesüßt, von der Liebe gebräunt, -
eine reife Wahrheit breche ich allein vom Baum.
Heut strecke ich die Hand aus
nach den Locken des Zufalls,
klug genug, den Zufall
einem Kinde gleich zu führen, zu überlisten.
Heut will ich gastfreundlich sein
gegen Unwillkommnes,
gegen das Schicksal selbst will ich nicht stachlicht sein,
- Zarathustra ist kein Igel.
Meine Seele,
unersättlich mit ihrer Zunge,
an alle guten und schlimmen Dinge hat sie schon geleckt,
in jede Tiefe tauchte sie hinab.
Aber immer gleich dem Korke,
immer schwimmt sie wieder obenauf,
sie gaukelt wie Öl über braune Meere.:
dieser Seele halber heißt man mich den Glücklichen.
Wer sind mir Vater und Mutter.?
Ist nicht mir Vater Prinz Überfluß
und Mutter das stille Lachen.?
Erzeugte nicht dieser beiden Ehebund
mich Rätseltier,
mich Lichtunhold,
mich Verschwender aller Weisheit, Zarathustra.?
Krank heute vor Zärtlichkeit,
ein Tauwind,
sitzt Zarathustra wartend, wartend auf seinen Bergen, -
im eignen Safte
süß geworden und gekocht,
unterhalb seines Gipfels,
unterhalb seines Eises,
müde und selig,
ein Schaffender an seinem, siebenten Tag.
- Still
Eine Wahrheit wandelt über mir
einer Wolke gleich, -
mit unsichtbaren Blitzen trifft sie mich.
Auf breiten langsamen Treppen
steigt ihr Glück zu mir:
komm, komm, geliebte Wahrheit.!
- Still!
Meine Wahrheit ists! -
Aus zögernden Augen,
aus samtenen Schaudern
trifft mich ihr Blick,
lieblich, bös, ein Mädchenblick...
Sie erriet meines Glückes Grund,
sie erriet mich - ha! was sinnt sie aus.? -
Purpurn lauert ein Drache
im Abgrunde ihres Mädchenblicks.
- Still.! Meine Wahrheit redet.! -
Wehe dir, Zarathustra!
Du siehst aus, wie einer,
der Gold verschluckt hat.:
man wird dir noch den Bauch aufschlitzen.!...
Zu reich bist du,
du Verderber vieler.!
Zu viele machst du neidisch,
zu viele machst du arm...
Mir selber wirft dein Licht Schatten -,
es fröstelt mich: geh weg, du Reicher,
geh, Zarathustra, weg aus deiner Sonne.!...
Du möchtest schenken, wegschenken deinen Überfluß,
aber du selber bist der Überflüssigste.!
Sei klug, du Reicher.!
Verschenke dich selber erst, o Zarathustra.!
Zehn Jahre dahin -,
und kein Tropfen erreichte dich.?
kein feuchter Wind.? kein Tau der Liebe.?
Aber wer sollte dich auch lieben,
du Überreicher.?
Dein Glück macht rings trocken,
macht arm an Liebe
- ein regenloses Land...
Niemand dankt dir mehr.
Du aber dankst jedem,
der von dir nimmt:
daran erkenne ich dich,
du Überreicher,
du Ärmster aller Reichen.!
Du opferst dich, dich quält dein Reichtum -,
du gibst dich ab,
du schonst dich nicht, du liebst dich nicht.:
die große Qual zwingt dich allezeit,
die Qual übervoller Scheuern, übervollen Herzens -
aber niemand dankt dir mehr...
Du mußt ärmer werden,
weiser Unweiser.!
willst du geliebt sein.
Man liebt nur die Leidenden,
man gibt Liebe nur dem Hungernden:
verschenke dich selbst erst, o Zarathustra.!
- Ich bin deine Wahrheit...
Friedrich Nietzsche,
Nietzsche contra Wagner (1888)
De la pauvreté du plus riche
Dix ans écoulés -,
pas une goutte ne m'a atteint,
pas de vent humide, pas de rosée d'amour
- un pays aride...
Maintenant j'implore ma sagesse
de ne pas devenir avare dans cette aridité.:
déborde toi-même, répands-toi en rosée,
sois toi-même pluie au désert jauni.!
Jadis j'ordonnais aux nuages
de s'éloigner de mes montagnes, -
jadis, je dis « plus de lumière, ô ombres.!.»
Aujourd'hui je les attire, qu'ils viennent.:
de vos mamelles obscurcissez alentour.!
- je veux vous traire,
ô vaches des hauteurs.!
Sagesse chaude comme du lait, douce rosée d'amour,
je vous répands à flots sur le pays.
Éloignez-vous, ô vérités,
avec vos regards sombres.!
Je ne veux pas voir sur mes montagnes,
de brutales et impatientes vérités.
Que la vérité s'approche de moi aujourd'hui
dorée par le sourire,
adoucie par le soleil, brunie par l'amour, je
ne veux cueillir de l'arbre qu'une vérité mûre.
Aujourd'hui j'étends la main
vers les boucles du hasard,
assez avisé, pour conduire le hasard,
comme un enfant qu'on vient duper.
Aujourd'hui je veux être hospitalier
même envers l'importun,
je ne veux pas me hérisser contre la destinée,
- Zarathoustra n'est pas un hérisson.
Mon âme,
de sa langue insatiable,
a déjà léché toutes les bonnes et mauvaises choses,
dans toutes les profondeurs elle a plongé.
Mais toujours, pareille au liège,
elle nage à la surface,
elle glisse comme de l'huile sur de brunes mers.:
à cause de cette âme on m'appelle heureux.
Qui sont pour moi père et mère.?
Mon père n'est-il pas le prince Abondance,
et ma mère le sourire tranquille.?
L'union de ces deux êtres ne m'a-t-elle pas engendré,
moi, l'énigmatique animal,
moi, le démon de la lumière,
moi, prodigue de toute sagesse, Zarathoustra.?
Malade par tendresse, aujourd'hui,
vent du dégel, Zarathoustra,
s'adoucissant et bouillant
dans sa propre sève,
attend, attend sur ses montagnes, -
au-dessous de son sommet,
au-dessous de ses glaces,
fatigué et bienheureux,
comme un créateur à son septième jour.
- Silence.!
Semblable à une nuée,
une vérité plane au-dessus de moi, elle
me frappe de foudres invisibles.
Sur des marches larges et lentes
son bonheur monte à moi :
viens, viens, vérité bien-aimée.!
- Silence.!
C'est ma vérité.!.-
Son regard me rencontre,
yeux hésitants,
frisson de velours,
charmant, méchant,
comme un regard de jeune fille...
Elle devinait le fond de mon bonheur,
elle me devinait - ha ! qu'invente-t-elle.?.-
Un dragon de pourpre guette
dans l'abîme de ses yeux d'enfant.
- Silence.! Ma vérité parle.!.-
Prends garde à toi, Zarathoustra.
Tu ressembles à celui
qui aurait avalé de l'or :
on finira par t'ouvrir le ventre.!...
Tu es trop riche,
toi, le corrupteur du monde.!
Tu fais trop d'envieux,
tu fais trop de pauvres...
Ta lumière jette de l'ombre, à moi aussi -,
je grelotte : va-t'en, riche,
va-t'en, Zarathoustra, loin de ton soleil.!...
Tu voudrais donner, te défaire de ton superflu,
mais le plus superflu, c'est toi-même.! -
Sois avisé, ô riche.!
Donne-toi toi-même d'abord, ô Zarathoustra.!
Dix ans écoulés -,
pas une goutte ne t'a atteint.?
pas de vent humide ? pas de rosée d'amour.?
Mais qui donc devrait t'aimer.?
toi, qui es trop riche.?
Ton bonheur assèche alentour,
appauvrit en amour
- un pays aride...
Personne ne te remercie plus.
Pourtant tu remercies chacun
de ceux qui prennent de toi :
c'est à cela que je te reconnais,
toi qui es trop riche,
toi, le plus pauvre de tous les riches.!
Tu te sacrifies, ta richesse te tourmente -,
tu te donnes toi-même,
tu ne l'épargnes pas, tu ne t'aimes pas.:
le grand tourment te force toujours,
le tourment des greniers trop pleins du cœur débordant -
mais personne ne te remercie plus...
Appauvris-toi,
ô sage sans sagesse.!
si tu veux être aimé.
On n'aime que ceux qui souffrent
on ne donne de l'amour qu'aux affamés:
Donne-toi toi-même d'abord, ô Zarathoustra.!
- Je suis ta vérité...
Friedrich Nietzsche
Nietzsche contre Wagner (1888)
Editions Robert Laffont-Bouquins, Friedrich Nietzsche- Œuvres complètes
Traduit par Henri Albert, traduction révisée par Jacques le Rider
[nota : il est habituel de classifier cette poésie dans les "Dithyrambes de Dionysos". Cette classification n'est probablement pas tout à fait exacte puisqu'elle semble relever d'une habitude non conforme aux intentions d'édition de l'auteur. Cette poésie, Nietzsche semblerait plutôt l'avoir écrite comme conclusion à son ouvrage "Nietzsche contre Wagner" (1888) ]
Edvard MUNCH (1863 - 1944) - Friedrich Nietzsche, huile sur toile (1906)
Liens :
Friedrich NIETZSCHE :
- Nietzsche dans la République des Lettres
- Webnietzsche (site hélas affublé d'une très médiocre introduction sonore électronique massacrant le poème symphonique Also sprach Zarathustra de Richard Strauss ! baissez le son !)
- Le crépuscule de Nietzsche
- Ô Homme ! Prends garde !
- Nietzsche sur zeno.org (meine Bibliothek) (pour les germanistes)
- Nietzsche dans Le silence qui parle
- "Nietzsche" de Stefan Zweig
- "Prince hors-la-loi" ("Nietzsche" de Stefan Zweig)
- Le Nietzsche de minuit
Pour aller plus loin dans l'étude de Nietzsche, Gilles DELEUZE me semble incontournable :
- Gilles Deleuze : "Nietzsche et la philosophie"
- Gilles Deleuze :"Nietzsche"
- "Nietzsche" de Gilles Deleuze
- Lecture : le "Nietzsche" de Deleuze
- Nietzsche par Gilles Deleuze (partie I)
- Nietzsche par Gilles Deleuze (partie II)
- Lutte et sélection chez Deleuze et Nietzsche
Paul HINDEMITH :
- Nous peuplions les lugubres... (sur ce blog ; conduit à d'autres liens en cascade)
Edvard MUNCH :
- Edvard Munch, wikipedia
- Edvard Munch, Friedrich Nietzsche
- Edvard Munch, le peintre de l'amour, de la mort et de la douleur
- Musée Munch
- L'oiseau entoptique d'Edvard Munch
- Un être sous influence
- Edvard Munch Gallery
- Peintre de l'angoisse et de la poésie nordique
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18.04.2011
Chevalier de l'esprit
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
György Ligeti (1923-2006)
REQUIEM pour soprano, mezzo soprano,
deux chœurs mixtes et orchestre (1963-1965)
Liliana Poli, soprano
Barbro Ericson, mezzosoprano
Chœur de la Radio Bavaroise
Orchestre Symphonique de Francfort, dir.Michael Gielen
11. « La vérité ne rêve jamais », a dit un philosophe oriental. C'est pourquoi elle ne nous intéresse pas. Que ferions-nous de sa minable réalité ? Elle n'existe que dans des cervelles de professeurs, dans des préjugés scolaires, dans la vulgarité de tous les enseignements.
Mais dans l'esprit auquel l'infini donne des ailes, le rêve est plus réel que toutes les vérités. Le monde n'est pas ; il se crée chaque fois que le frisson d'un commencement tisonne la braise de notre âme. Le Moi est un promontoire sur le rien, où il rêve d'un spectacle de réalité.
Le courage me lance entre un être et un non-être, et je vogue entre des mondes qui sont et ne sont pas. Tant que je suis lâche, tout existe ; mais en armure de chevalier de l'esprit, j'aplatis les sillons du naturel et j'écrase les graines de l'illusion.
Nous nous sommes insufflé sans contrainte les choses que l'on voit. L'existence n'est-elle pas le confort de la respiration ? Être paraissant préférable à son contraire, nous nous y sommes habitués et nous nous y sentons mieux. Quel intérêt aurions-nous à savoir que nous l'imaginons seulement, que nous le vivons dans le prolongement de notre demi-éveil.?
La lumière de l'espace, qui donc la diffuse, tel un anéantissement gracieux.? Le soleil.? Non.: le reflet sur fond bleu des embrasements du sang. Et ce sont eux également qui parsèment les nuits d'étincelles sidérales.
L'univers est un prétexte dynamique du pouls, une autosuggestion du cœur.
Emile Michel CIORAN .
Bréviaire des vaincus (1941-1944)
Traduit du roumain par Alain Paruit
Éditions Quarto - Gallimard.
Albrecht DÜRER (1471-1528) Le Chevalier, la Mort et le Diable
- Les apaisements de l'âme (lien dans ce blog conduisant en cascade à d'autres liens)
György LIGETI :
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16.04.2011
Anniversaire
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Johann Sebastian BACH (1685-1750)
Le clavier bien tempéré
Prélude et Fugue n° 15 en sol majeur BWV 860
Friedrich Gulda, piano
Gulda jubile ! Comme un passeur, avec son Bach, il nous mène de l'autre côté sur des rivages d'archi-textures - nous voici arrimés par le rythme et la rime. Ses doigts sont de nets papillons mais il semblerait en même temps que tout une population martèle en exultant !
XXXVIII
ANNIVERSAIRE
Contre les murs nobles et sardes
ruissellent d'antiques lézardes
joignant à de courbes carrés
des ronds cornus d'angles mitrés
quand je m'endors aux mains de celle
qui, pire et bonne, me harcèle,
la vie ! et pour qui je bondis
des jeudis dans les vendredis.
Les roses viennent d'une Perse
neige. Leur pétale me berce.
Les cernent, noirâtres, vos crins,
vous, la bête ! Homme, je les crains.
Sur le verso de mes paupières
le futur imprime les pierres
dans le jardin préjardiné.
Là, voici toujours, je suis né.
Jacques AUDIBERTI - Ange aux entrailles
Odilon Redon - Les origines III, Le polype difforme (1883)
le polype difforme flottait sur les rivages, sorte de cyclope souriant et hideux
Liens :
Jacques AUDIBERTI :
- Audiberti, wikipedia
- Les amis de Jacques Audiberti
- Jacques Audiberti, IMEC
- Jacques Audiberti, Paris fut
Odilon REDON :
- Odilon Redon, odilonredon.net
- Odilon Redon, wikipedia
- Odilon Redon, explorateur des rêves et des ténèbres
- Odilon Redon, le rêveur éveillé
- Odilon Redon, de la lumière à la couleur
Friedrich GULDA :
00:05 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : jacques audiberti, jean sebastien bach, friedrich gulda, clavier bien tempéré, bwv860, odilon redon, polype, cyclope |
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14.04.2011
Les apaisements de l'âme
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Hans Joachim HESPOS (né en 1938)
Leija pour harpe solo
8. Les doctrines manquent de vigueur, les enseignements sont stupides, les convictions ridicules, et stériles les fleurs des théories. Dans tout ce que nous sommes, il n'est de vie que dans les raidissements de l'âme. À moins d'en faire de la musique superflue et d'élever ainsi la laideur à la dignité d'oracle, dans quel mystère nous enterrerons-nous ? Ne martèle-t-il pas dans notre pouls, ce mystère de la matière, son rythme ne nous entraîne-t-il pas dans une musique de l'indéchiffrable.?
Pourtant éveillé, je ne sais en quoi croire ; assombri par les accords - je ne le suis guère. Mais pourquoi, quand je suis ainsi privé de toute foi, la vie se mue-t-elle en moi, et pourquoi alors suis-je partout.?
Le finale de la musique intérieure est une fusion dans un andante cosmique. La tempête qui claironnait dans les idées s'apaise et un calme horizontal s'écoule comme une absence ensoleillée.
... J'ai souvent senti mon âme à côté de mon corps. Je l'ai souvent sentie loin, souvent sans foi ni lieu. Et comment l'aurais-je suivie lorsque, en de brusques envolées, elle s'arrachait au nid douillet du cœur.? Sa destinée n'est-elle pas d'errer dans les ornières des sens ? Qu'est-ce qui la pousse alors vers d'autres étendues, où je ne peux pas la suivre ? Les hommes la possèdent, ils en disposent, elle leur appartient.
Moi seul, je demeure sous moi...
Oubliez un instant de surveiller votre âme ; la voilà qui décampe en direction du ciel ! Car sa nature est celle d'une marâtre. Par quels sortilèges l'attacherai-je à la terre ? Si seulement ses orages s'accommodaient parfois des passions passagères, je pourrais la refréner dans le corset du corps... Une seconde de distraction et, tout feu tout flammes, elle se sauve vers d'autres mondes. D'où vient-il, ce brusque embrasement qui l'exile aux confins du ciel, pour me laisser là, victime auprès d'un corps à l'abandon.?
Il y a là une pulsion meurtrière qui tranche les liens terrestres, une soif de bonheur en dehors des bonheurs, un désir d'évanouissement astral, de perdition dans des frémissements, de noyade dans des écumes de regrets divins. Quelles sont les ailes qui lui poussèrent secrètement, qui la font soudain tressaillir au-delà du soleil et, l'animant d'une vie de déraison, d'outre-vie, l'amènent à laisser derrière elle dans son vol les sources de la lumière.?
On voudrait mourir des milliers de fois - or, elle se déchire dans le vaste nulle part.
... J'ai cherché les apaisements de l'âme dans des paysages, des sourires, des idées. Mais, vagabonde, elle ne leur tenait pas compagnie, elle virevoltait sur les cimes du monde. Quand donc son bouillonnement descendra-t-il jusqu'au voisinage des non-êtres quotidiens ? Si j'avais une autre âme... Une âme plus vaine.!
Emile Michel CIORAN .
Bréviaire des vaincus (1941-1944)
Traduit du roumain par Alain Paruit
Éditions Quarto - Gallimard.
Otto Dix (1891-1969), Sehnsucht - Selbst bildnis
(désir nostalgique - autoportrait)
Liens :
Émile Michel CIORAN :
- Méditerranée (lien dans ce blog conduisant en cascade à d'autres liens)
- Hespos, Brahms-Ircam
- Hans Joachim Hespos, site officiel (pour les germanophones)
- Hespos, wikipedia (pour les anglophones)
- Otto Dix, wikipedia
- Otto Dix sur moreeuw.com
- Otto DIx : "tout art est exorcisme"
- Otto Dix, la couleur des larmes
- The Online Otto Dix Project
- Rouge Cabaret : le monde effroyable et beau d' Otto Dix
00:05 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : apaisements de l'âme, cioran, breviaire des vaincus, otto dix, hans-joachim hespos |
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13.04.2011
Nous peuplions les lugubres...
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Paul Hindemith (1895-1963)
Trauermusik für Viola und Streicher
(Musique Funèbre pour Alto et Orchestre à cordes, 1936)
Richard Wolfe, alto
Nederlands Kamerorkest
Enregistré à la Salle Robert Musil, Nantes, 2011
Wir bevölkerten die abend‑düstern
Wir bevölkerten die abend-düstern
Lauben, lichten tempel, pfad und beet
Freudig - sie mit lächeln, ich mit flüstern -
Nun ist wahr, daß sie für immer geht.
Hohe blumen blassen oder brechen,
Es erblasst und bricht der weiher glas
Und ich trete fehl im morschen gras,
Palmen mit den spitzen fingern stechen.
Mürber blätter zischendes gewühl
Jagen ruckweis unsichtbare hände
Draußen um des edens fahle wände.
Die nacht ist überwölkt und schwül.
Stefan George (1868-1933)
Nous peuplions les lugubres et...
Nous peuplions les lugubres et crépusculaires
Feuillages, temples éclairés, sentiers et chemins,
Joyeux - elle de rires, moi de murmures -
Maintenant c'est vrai, qu'elle est partie pour toujours.
Les fleurs pâlissent ou se brisent
Le miroir des eaux pâlit et se brise
Et j'ai failli marcher dans l'herbe pourrie,
Palmes avec vos doigts pointus vous m'avez fait mal.
Le tumulte strident des feuilles fanées
Est chassé brutalement par des mains invisibles
Hors des murs de l'Éden blême.
La nuit est nuageuse et lourde.
Traduction : Guy Lafaille

Suzanne Selinger-Mosnier, sans titre gouache et cendres sur carton
Evènement à noter :
Plus d'informations sur le blog de l'Institut Heinrich Mann :
<Exposition Sima Levin et Suzanne Selinger>
Liens à consulter :
Stefan George :
Paul Hindemith :
- Paul Hindemith, wikipedia
- Fondation Paul Hindemith
- Portail de la musique contemporaine (extraits d'archives sonores)
- Hindemith, biographie France Musique
- Hindemith sur symphozik.info
Suzanne Selinger-Mosnier
09:46 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : stefan george, paul hindemith, suzanne selinger-mosnier, suzanne selinger |
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12.04.2011
Méditerranée
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Kaikhosru Shapurji SORABJI (1892 - 1990)
Le Jardin Parfumé
Michael Habermann, piano
5. Si nous aimons les livres qui nous firent pleurer, les sonates qui nous coupèrent le souffle, les parfums qui annoncèrent des abandons, les femmes égarées entre corps et cœur - il n'en va pas autrement des mers : nous nous éprenons de celles où tangue et roule la noyade.
Je n'ai cherché dans la Méditerranée ni poésie ni violences, et pas plus les coups de boutoir du ressac. Ces désirs-là, les rochers de Bretagne les avaient comblés. Mais comment oublier une mer où j'ai laissé mes pensées ?
Je garderai, reconnaissant, l'image du bleu inhumain de la mer décadente. Sur ses rivages, s'écroulèrent des empires - et tant de trônes de l'âme...
Lorsque l'air suspend son inquiétude et que dans la torpeur méridienne les vagues s'effacent et se font surface lisse - je sais ce qu'est la Méditerranée : le réel pur. Le monde sans contenu : la base effective de l'irréalité. Seule l'écume - actualité du rien s'entête, s'efforce encore d'être...
Qui que nous soyons, nous ne pouvons rien de plus que prendre le large. Sans désir d'ancrage. Le but de l'instabilité n'est-il pas d'épuiser la mer ? Afin qu'aucune vague ne survive à l'odyssée du coeur. Un Ulysse - avec tous les livres. Une soif du grand large tirée des lectures, une errance érudite. Connaître tous les flots...
Emile Michel CIORAN .
Bréviaire des vaincus (1941-1944)
Traduit du roumain par Alain Paruit
Éditions Quarto - Gallimard.
René GIROT "Rocher, ciel et mer", huile sur toile -1982
Liens :
Émile Michel CIORAN :
- Inutilité de la musique (conduit à d'autres liens en cascade)
Kaikhosru Shapurji SORABJI :
- Sorabji, wikipedia
- The Sorabji Archive
- Kaikhosru Sorabji: Adventures in Extreme Piano
- Sorabji Files
- The Sorabji Organ Project
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09.04.2011
Les forts
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Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827)
Concerto pour piano n°5 "Empereur"
III Rondo. Allegro
Friedrich GULDA, piano et direction
Orchestre du Festival de Salzburg
Ludwig van Beethoven et Friedrich Gulda joignent leurs mains : ils nous extirpent salutairement par leur Force d'un redoutable "paradis des avortons" !
"L’artiste a le pouvoir de réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes." Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1887)
Il y a une sagesse des faibles, qui veut que chacun se développe selon les autres, tous imitant et imités. Chacun alors, selon ce qu'il a de vertu, sacrifie sa propre nature au devoir de ressembler à tous, ce qui est d'avance obéir à tous. Or, de cette morale bien parlante, il arrive deux conséquences remarquables. La première c'est que tous, en cette société, descendent au niveau du plus faible et du plus sot, comme on voit aisément dans les conversations du monde, où le plus intelligent s'applique à faire la bête. L'autre conséquence est plus cachée, et paraît seulement par les grands effets ; c'est que les plus faibles étant toujours conduits par les causes extérieures et vivant selon la rencontre, tous sont enfin livrés aux forces, humeurs, passions et accidents de toute sorte ; ce qui va passablement dans les faibles, parce qu'ils produisent peu d'effets dans le monde, mais ce qui va très mal chez les forts, qui sont impatients de cet esclavage, et se secouent avec fureur. A qui regarde bien, les guerres ont pour cause principale cet empire des faibles et cet esclavage des forts. Je n'en donnerai qu'un exemple. Qui donc répand les absurdes, calomnieuses, et irritantes nouvelles, sinon les faibles, de qui les paroles fuient comme l'eau d'un chaudron percé ? Et qui donc se bat et se fait tuer pour soutenir de tels discours, sinon les forts exaspérés ?
Il y a une sagesse des forts. Je la relisais hier dans Spinoza, où elle étonne toujours. J'y voyais que la vertu en chacun est de conserver son être propre, et que la raison ne veut point que l'on vive pour le voisin. D'où le droit de chacun est cette puissance même de vivre, et d'être soi. Les dessous de cette morale bardée de fer par quoi elle équivaut à la plus profonde paix et religion la plus mystique qu'on ait enseignée, ces dessous échappent aisément par cette transparence propre à Spinoza, qui est comme celle de l'eau, et devient impénétrable par les profondeurs. Je les laisse à percer au lecteur patient qui s'enfermera six mois avec le grand livre comme fit Goethe. Mais les pièces extérieures en sont bonnes encore à regarder, à moins que l'on n'ait peur de tout, maladie de l'esprit la plus dangereuse, et qu'il faut d'abord guérir.
Une force comme Michel-Ange, une force comme Beethoven, une grande et invincible nature, qui gravite autour d'elle-même et selon sa propre loi, nous sentons bien qu'elle n'est pas redoutable ; non pas, mais au contraire secourable. Et la prière des hommes à ces hommes-là n'est pas: « Sois comme nous, ô sois comme nous ; imite-nous ; adore cette petite sagesse qui est la nôtre ; bois ce commun potage qui plait au plus faible.» Non. La prière universelle est au contraire : « Sois toi-même ; ne t'occupe pas de nous ; ne pense pas à nous petits. C'est ainsi que tu nous aideras, que tu chaufferas, que tu nous sauveras.» Tous courent à cette force du force du puissant individu, ou, pour rendre puissance au mot, à cette force du puissant indivisible. Ses grandes oeuvres, Statues ou symphonies, sont encore, après des siècles, la plus précieuse richesse en ce monde, et le monuments de la paix. C'est le règne des forts indomptables qui établit la paix en ce monde. Faisons seulement attention à ne point confondre ces jeux de force humaine avec les convulsions des faibles assemblés et régnant, qui au contraire sont extérieures et inhumaines, comme la tempête et le volcan, et par les mêmes causes. Supposons mille fous ensemble, ou mille poltrons, nous aurons des effets terribles, comme de bœufs piqués des mouches ; et cela ne ressemble pas mal à quelque avalanche aveugle, ou à ces vagues qui ne savent ni ne veulent. Formez cette idée, et vous n'admirerez pas témérairement.
10 juin 1927
Émile Chartier dit Alain, Propos
Liens à consulter :
- Alain, wikipedia
- Alain, humanum on line
- Oeuvres d' Alain en ligne
- Vie d'Émile Chartier
- Alain à Mortagne
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03.04.2011
Inutilité de la musique, nihilisme des ensoleillements
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Johann Sebastian BACH
Passacaglia in ciss moll BWV 582
Friedrich Gulda, piano
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Du bout de la terrestre pilosité de ses bras, Friedrich GULDA dialogue avec l'architecte Johann Sebastian BACH. Affirmations.? Questionnements ? Quelle sera la tournure de ce dialogue ? Un héliotropisme satisfait ou une glissade consentie dans l'abîme ?
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3. Mes semblables, je les connais. J'ai lu plus d'une fois dans leurs yeux absents et vides la déraison de mon destin, quand je ne reposais pas mes révoltes dans les sommeils de leurs regards. Je ne suis pourtant pas étranger à leur tourment. Ils veulent, ils veulent sans cesse. Et, puisqu'il n'y a rien à vouloir, je marchais sur leurs brisées hérissées d'épines, ma sente serpentait dans la fange de leurs désirs et blanchissait, sous un nimbe dérisoire, leur quête toujours dans les limbes.
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Ils ignorent que le paradis et l'enfer sont les efflorescences d'une seconde, d'une seule seconde, et que rien ne surpasse la force d'une extase inutile. Dans leur marche de mortels, je n'ai pas surpris d'arrêt éternel sur les tressaillements des instants.
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Je vois un arbre, un sourire, une aurore, un souvenir. Ne sont-ils pas chacun sans borne aucune ? Qu'attendrais-je de plus que cette vue définitive, que cette vue incurable de l'éclair temporel ?
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Les hommes souffrent de l'avenir, ils se ruent dans la vie, ils fuient dans le temps, ils cherchent. Et rien ne me fait plus mal que leurs yeux quêteurs, vains et néanmoins dépourvus de vanité.
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Ils savent que tout est final, qu'il existe seulement un instant, chaque instant, que l'arbre de vie est un jaillissement d'éternité réversible dans les actes de l'être.
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Ainsi donc, je ne veux plus rien. Souvent, quand je suis plongé dans la nuit, dans de grandes nuits qui dressent devant l'esprit les fonds du monde, comment saurais-je si je suis ou ne suis plus ? Et peut-on, alors, être encore ou n'être plus ? Ou bien, prisonnier du flou de la musique, perdu en lui, affranchi des hasards de la respiration, comment croirais-je ressembler à mes semblables ?
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N'avoir qu'un seul but : être plus inutile que la musique. On n'y connaît ni il est ni il n'est pas. Où se trouve-t-on en tant que victime chavirée de son charme ? Mais n'est-elle pas un nulle part sonore ? Les hommes ne savent pas être inutiles. Ils ont des chemins à suivre, des points à atteindre, des besoins à assouvir. Ils ne jouissent pas de leur inaccomplissement, alors que la vie ne se justifie pas autrement que par l'extase due à cet inaccomplissement ! Si nous pouvions leur révéler la simplicité de ce mystère, ne tomberaient-ils pas, ravis et ivres, sous sa fascination ? Je me souviens de certaines nuits et de certains jours...
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Silences nocturnes dans les jardins du sud... Sur qui se penchent les palmiers ? Leurs branches telles des idées éculées. Naguère, quand mon sang charriait bien plus d'alcool et bien plus d'Espagne, ma colère les aurait redressées vers le ciel, ma passion aurait remis à la verticale leur fatigue terrestre, les battements de mon cœur les aurait lancées dans le voisinage des étoiles. Aujourd'hui, je suis heureux d'être séparé des astres par des palmes pensantes, de goûter sous leur bruissement aux douceurs de la solitude, de m'anéantir dans la splendeur d'une terre divinisée par la nuit.
.
Si nous vivions dans des jardins, la religion ne serait pas possible. Leur absence aiguillonne notre nostalgie du paradis. Un espace sans fleurs ni arbres fait lever les yeux au ciel et rappelle aux mortels que leur premier ancêtre habita passagèrement l'éternité, à l'ombre des arbres. L'histoire est la négation du jardin.
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Mes espérances, je les dois aux nuits. Sur les ailes de l'obscurité, hors de l'espace, seul entre la matière et le rêve, je proclamais les arômes de la déception, effluves du bonheur. Rien ne me semble impossible dans la nuit - ce possible sans temps. On y peut tout et trop - mais l'avenir n'y est pas. Les idées deviennent des oiseaux de pensée - pour s'envoler où ? Dans une éternité tremblotante, tel un éther rongé par les réflexions.
f.
... Aussi en suis-je venu à regarder le soleil avec un étrange intérêt. Quel malentendu poussa les hommes à s'emparer de ses turbulences et à les transformer en bienfaits ? Quel manque de poésie ravala au rang de monstre utilitaire un astre pur ? Nous sommes-nous tous approchés trop humainement de ses rayons et, le prenant pour une source du réel, lui avons-nous accordé trop de réalité ? Pourquoi avons-nous projeté le but jusqu'au ciel.?
.
J'ignore jusqu'où le soleil est. Mais je ne sais que trop à quel point je ne suis plus sous le soleil. Qui - sur le rivage de quelque mer les yeux entrouverts des heures durant à l'horizontale du rêve parallèlement au temps et aussi fugace que l'écume sur le sable -, qui n'a pas été sensible au mélange de bonheur et de néant qu'est ce gaspillage superbe, celui-là ne connaît aucun des dangers que la beauté a apportés au monde.
.
Je croyais être jeune sous le soleil, et je me suis retrouvé sans âge. Et si en ce minuit j'étais encore riche d'années, en ce midi il ne m'en restait plus. Tous les âges fuient et l'on demeure entre l'être et le non-être, dans le nihilisme des ensoleillements.
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Emile Michel CIORAN .
Bréviaire des vaincus (1941-1944)
Traduit du roumain par Alain Paruit
Éditions Quarto - Gallimard.
Emil Nolde (1867-1956) - Überschleierte Sonne (Soleil voilé) 1950
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Liens :
Emile Michel CIORAN (lien vers un article du présent blog conduisant à d'autres liens)
.
Emil NOLDE
24.03.2011
la mer
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Gloria Coates
Symphony no. 15 "Homage To Mozart"
II. Puzzle Canon
Avez-vous regardé la mer à ses moments d'ennui? Il semble qu'elle agite ses vagues, comme dégoûtée d'elle même. Elle les chasse pour qu'elles ne reviennent plus. Mais elles reviennent, sans cesse. Il en va ainsi avec nous. Qui nous fait retourner vers nous-mêmes, quand nous nous efforçons de nous en éloigner ?
Le besoin secret de s'abandonner à la mer, de se dissiper dans l'agitation vaine de toutes les mers, ne serait-il pas le goût de l'ennui infini, avec une sensation d'évanescence plus vaste que les lointains ? Ni le vin, ni la musique, ni les étreintes ne savent rapprocher de la douceur du déchirement, comme les vagues qui montent vers notre vide et notre insignifiance, et nous consolent par des promesses de disparition ! La mer - commentaire sans fin de l'Ecclésiaste...
Un homme heureux déchiffre-t-il quelque chose dans les étendues marines ? Comme si la mer était faite pour les hommes ! Pour eux, il y a la terre, cette pauvre terre... Mais les accords du malheur s'unissent à ceux de la mer, en une voluptueuse et déchirante harmonie, qui nous jette en dehors du destin des mortels.
La tonalité de la mer est celle d'une mort éternelle, d'une fin qui n'en finit plus, d'une agonie. Nul besoin d'un cœur malade de nuances, ni d'une sensibilité atteinte des subtilités de l'extase, pour surprendre le frisson mortel des mélodies marines, mais seulement d'un penchant pour les secrets et les voix de la mélancolie. Alors on n'est plus sûr de son identité, et il faut en quelque sorte rassembler ses esprits, se repêcher sans cesse, pour ne pas se laisser engloutir par les mers qui s'étendent en soi et au-dehors. On ne peut se maîtriser qu'entre quatre murs. Car les appels des lointains poussent plus loin que le calcul de l'existence...
La mer n'est une tentation de disparition que pour ceux qui l'ont déjà découverte durant des jours et des nuits d'introspection... A la voir devant soi, l'on ne fait que vérifier le précipice de ces jours et de ces nuits... Le démonisme de la mer est une tourmente odorante, une ruine à laquelle on ne peut se refuser sans marcher sur ce qu'il y a de plus profond en nous... une décomposition noble qu'il faut cultiver. Le sang ne palpite-t-il pas ensuite au rythme marin, son orgueil mélancolique ne s'accorde-t-il pas à la blessure bleue, mouvante et infinie ? Cette vaste et liquide souffrance, puisse-t-elle combler mon goût pour les douleurs démesurées, et assouvir ma soif de malheurs sans pareils ! Que les mers se mettent en colère et brisent leurs vagues contre le cœur humain !
Lorsqu'on erre sur les bords de la mer, on quitte le Paradis des avortons: lequel n'est qu'une mer sans démonisme. L'image du paradis ne m'a poursuivi que dans ces moments dangereux où fondent les articulations et ramollissent les os, dans une suprême faiblesse, et une totale déficience. Cette image, la plus pure que forme l'esprit, émane d'une vitalité déficiente.
Nulle part plus qu'à la mer on n'a tendance à considérer le monde comme une prolongation de son âme. Et nulle part ailleurs on n'est plus apte au frisson religieux par la simple contemplation. Une vie pleine, auréolée d'absolu, ferait de chaque perception une révélation: or on se prend à la réaliser dans l'inspiration des crépuscules marins... Oublierai-je jamais la tombée du soir au Mont-Saint-Michel, ce soleil à l'agonie et cette citadelle plus seule que le soleil, comme si tous les crépuscules du monde m'appelaient vers une grandeur triste, entrevue, pressentie? Et se promener, avec ce crépuscule dans l'âme, dans le parc de Combourg, s'efforçant d'être digne de l'ennui du grand René. Il faut vraiment connaître la désolation magnifique de certains jours à Saint-Malo et à Combourg pour pouvoir excuser Chateaubriand. Il est vrai qu'en dehors de quelques pages des Mémoires. on le relit difficilement, car sa rhétorique, si ample, est cependant dépourvue de substance. Ses lamentations ne sont pas assez méditées, ni son ennui assez essentiel. Si pourtant je l'ai aimé, ce fut pour le déroulement somptueux de sa vie, pour avoir élevé le vide intérieur au rang d'art.
II a si bien su tirer parti de son néant que nous ne pouvons être que ses épigones dans la carrière de l'ennui. Il faudrait au moins voir la chambre où il a passé son enfance, et entrevoir ce que pouvaient être ses discussions avec Lucile, envers qui tout amateur de mélancolie doit avoir de la piété -pour saisir combien la désolation issue d'un village valaque reste loin du prestige funèbre de celle qui naquit dans un château solitaire. Nous sommes plutôt affligés que tristes, car nous ne connaissons pas la fierté du sort malheureux, mais les ombres du destin amer.
«Un cœur plein dans un monde vide.» Chateaubriand s'était trompé en définissant ainsi l'ennui ; il s'est trompé par orgueil. Car dans l'ennui, nous ne sommes pas plus que le monde, mais tout aussi peu que lui : c'est une correspondance de deux vides. Car si nous étions plus, nous nous appuierions davantage en nous-mêmes, nous serions assez pleins d'existence pour ne pas risquer la raréfaction de la conscience, d'où surgit le vide intérieur. Les états de grande tension, dans l'extase comme dans la souffrance, nous rendent imperméables à l'ennui, quoique, du côté du monde qui nous entoure, puisse venir une irrésistible suggestion de vanité.
Emile Michel CIORAN, Le crépuscule des pensées (1940)
traduit du roumain par Mirella Patureau-Nedelco,
revu par Christiane Frémont
Editions Le Livre de Poche - biblio essais
Le tombeau de Chateaubriand un jour de tempête
Quelques liens :
Gloria Coates :
- Gloria Coates, wikipedia
- Gloria Coates - electronic dialogues 14
- Gloria Coates - classicalmusicnow.com
Emil Michel Cioran :
- Cioran : cioran.eu
- Cioran : France 3, un siècle d'écrivains
- Cioran : site non officiel
- "Pour CIoran ce livre était une honte"
- Cioran ou le malheur d'être roumain
- Le "grandiose désastre français" selon Cioran
- Cioran, précis d'expiation
- Cioran : une pensée contre soi héroïquement positive
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21.02.2011
Considérations intempestives (ou non ?) sur l' Allemagne

Avant-propos
Le travail que je vais vous exposer ne prétend à aucune véracité, qu’elle soit historique, sociologique, géopolitique ou scientifique. Plus que la recherche d’une objectivité sur les réalités contemporaines (ou prétendues telles) de notre voisin d’outre-Rhin il s’agit, par cet exposé, de vous livrer quelques considérations personnelles qui courent le risque de pouvoir se révéler très subjectives. D’où le titre de « Considérations intempestives » titre joyeusement provocateur comme un clin d’œil à Friedrich NIETZSCHE. Lorsque le penseur, dans Par delà le bien et le mal, s’écrie: « ce n’est pas le moindre charme d’une théorie que d’être réfutable », on pourrait presque imaginer (vanitas vanitatum !) qu’il pense aux lignes qui vont suivre !
Au passage, et comme pour mettre quelques coups de sape à des habitudes pseudo-savantes centenaires, après l’avoir employée une fois pour « faire bien », je renoncerai à l’expression « voisin d’outre-Rhin ». Comment, en effet, se souvenant qu’il y a encore peu Bonn, capitale de la République Fédérale Allemande se trouvait du même coté du Rhin que Strasbourg ou Bedous, ne pas juger l’expression un tantinet spécieuse ? voire fallacieuse ? elle ramène en effet dangereusement et de façon tristement intempestive à la question de l’Alsace… « Vous n’aurez pas l’ Alsace et la Lorraine » disait la chanson avec une morgue toute française après qu’elles furent passées allemandes !
En raison du manque de temps, enfonçant alors le clou de la subjectivité « anhistorique » (pardon MM. Hegel et Marx !) dans notre observation de ce grand pays, commençons hardiment à passer sous silence l’importance de tout ce processus historique européen qu’est l’avènement de la raison comme complément ou concurrent à la foi (« l’humanisme »), les guerres de religion, l’avènement du culte réformé - rappelons simplement que c’est par l’impulsion de Luther que naîtra la langue allemande moderne. Nous allons commencer à regarder l’ Allemagne à partir des « Lumières »
Die Aufklärung
C’est le nom que l’on donne dans les pays de langue allemande à ce « courant des Lumières » qui s’exprimera dans toute l’ Europe. En allemand, le terme évoque la clarté (klar : clair, Klarheit : la clarté). On pourrait le traduire par clarification, démystification, éclaircissement , éclairage, et évidemment explication.
On voit à quel point la sémantique fait déjà percevoir la différence avec la conception française déjà nettement plus solaire, plus spirituelle de « Lumières ». Oserai-je employer l’allusion dans le terme français à un quelque chose de « messianique » ? La Raison serait en effet ce soleil éclatant, ce « messie » qui arrive pour libérer la société de l’ Infâme, du poids omniprésent de cette religion catholique omnipotente et asservissante.
L’Allemagne à cette époque n’existe pas comme entité politique soudée. Le Saint Empire Romain Germanique est constitué d’une mosaïque de territoires différents en taille, en poids politique, par leur confession. Tel Prince se convertit au catholicisme, tel territoire se fond à un autre : la mosaïque est perpétuellement mouvante et l’absence de capitale à cet Empire fait qu’en dehors des rapports de force territoriaux résultant de la démographie ou de la puissance militaire et/ou politique, il n’y a pas, comme en France, de place pour un pouvoir sous contrôle fort de la religion. L’empire connait un régime de coexistence confessionnelle.
Ainsi, alors que Diderot en Fra
nce fustige la religion, l’Aufklärung nait-elle en Allemagne non seulement dans les sociétés savantes ou les Universités mais aussi dans les églises ! Déchirés par la guerre de Trente Ans à laquelle le Traité de Westphalie met un terme, dans la hantise de nouveaux conflits, protestants et catholiques vivent côte à côte. Ainsi existe-t-il des territoires protestants ou catholiques, une société protestante et une catholique. De même, il y aura des « Lumières » protestantes et catholiques. La société est partagée, et si l’on rencontre un déisme catholique et un déisme protestant, on verra aussi apparaître une forme d’athéisme protestant et d’athéisme catholique ! Une importante diversité religieuse sans Eglise est également active et sera « accoucheuse » de courants spécifiques comme des « Lumières juives » qu’incarne le penseur Moses MENDELSSOHN.
Dans les territoires catholiques des Habsbourg, on assistera au développement d’une Aufklärung catholique avec de nombreux prêtres francs-maçons. Dans les zones protestantes les pasteurs et fils de pasteurs (francs-maçons aussi pour certains d’entre eux) joueront un rôle prépondérant dans la pensée allemande jusqu’à NIETZSCHE au moins.
Quelques noms célèbres : Immanuel KANT, Gotthold Ephraïm LESSING, Christoph Martin WIELAND, Johann Gottfried HERDER, Georg Christoph LICHTENBERG.
Immanuel KANT écrira : « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui …» Il continue : « Sapere aude ! [ose penser] Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voila la devise des Lumières »
De ce bouillon de culture multiconfessionnel qui n’a pas besoin de s’affranchir d’une tutelle dogmatique religieuse puisqu’elle n’existe pas naîtra le courant philosophique que l’on nommera Idéalisme Allemand.
Amusant (amusant car nous lirons plus loin de ce fait un trait paradoxal) de constater que le Lumières en France trouveront leurs principaux prolongements dans la politique alors qu’en Allemagne l’ Aufklärung s’exprimera de façon éclatante dans une solide tradition philosophique.
L’ Idéalisme Allemand
On peut considérer qu’il correspond à la fin de l’ Aufklärung. Les grands représentants de l’ Idéalisme Allemand : KANT, FICHTE, SCHELLING comme de nombreux intellectuels ont été de grands admirateurs de la Révolution Française. Souvenons-nous de cette 3e Symphonie de BEETHOVEN avec une dédicace pour BONAPARTE, dédicace que son auteur retirera violemment à la suite du couronnement de NAPOLEON !
A cette époque, l’ Allemagne n’est pas une nation : elle n’est qu’un concept qui trouve dans la culture et principalement dans la langue son ciment. Alors qu’en France la Révolution conduit à une notion d’émancipation de l’ homme (la Déclaration des Droits de l’ Homme et du Citoyen en est une des illustrations), la philosophie allemande qu’elle soit kantienne (Kant était croyant) ou post-kantienne va s’attacher à séculariser la religion. C'est-à-dire que, dans une conception philosophique qui prétend dépasser la métaphysique d’alors pour réconcilier morale et nature, parallèlement à une révolution scientifique, l’idéalisme allemand va réfléchir aux conditions de coexistence naturelle entre raison, foi et religion. On peut voir là probablement le prolongement logique au piétisme.
Le « cas » FICHTE
La philosophie formaliste de KANT trouve chez FICHTE un développement propice à l’action politique. Selon ce dernier il doit y avoir dans la légitimation de nos jugements un recours systématique à l’action. Alors qu’il était fasciné par les idées novatrices françaises au point qu’il aurait soutenu une intervention des troupes françaises révolutionnaires en Allemagne - on dira même de lui qu’il est un jacobin - l’invasion par les armées napoléoniennes de territoires allemands fait opérer chez FICHTE un changement d’attitude radical. Il publie en 1807 le « discours à la nation allemande » dans lequel il en appelle à une nation allemande résistante qui aurait pour mission de rejeter la féodalité napoléonienne.
Selon FICHTE, la nation repose sur l’idée d’appartenance à un peuple primitif et un des attributs de cette appartenance est la langue :
« J'ai dit que le moyen de créer une nouvelle génération proposée dans ces « Discours » doit être appliqué avant tout par des Allemands à des Allemands, et c'est là une tâche qui incombe principalement à notre nation. Mais ceci encore a besoin d'une épreuve, et nous commencerons, comme nous l'avons fait jusqu'ici, par ce qu'il y a de plus élevé et de plus général, en montrant que l'Allemand est en soi et pour soi, indépendamment du sort qui vient de le frapper, et quel est et fut toujours son caractère fondamental ; nous ferons ressortir que ce caractère fondamental implique déjà des éléments d'une pareille culture que ne possèdent pas les autres peuples européens, ainsi que l'aptitude à la recevoir [...].
La première différence qui saute aux yeux entre les destinées des Allemands et celles des autres branches de la même souche consiste en ce que les premiers sont demeurés dans l'habitat primitif de leurs ancêtres, tandis que les autres ont émigré ailleurs ; que les premiers ont conservé et cultivé la langue primitive, originelle, de la souche principale, tandis que les autres ont adopté une langue étrangère qu'ils ont modifiée peu à peu à leur manière. » (Quatrième Discours)
« La première tâche que nous nous sommes imposée et qui consistait à rechercher le caractère fondamental qui sépare les Allemands des autres peuples d'origine germanique se trouve ainsi remplie. La différence remonte aux premières ramifications de la race primitive : l'Allemand continue à parler une langue vivante, puisant toujours des forces à la source originelle, tandis que la langue des autres peuples germaniques ne vit qu'en surface, et ses racines sont mortes. C'est là que réside pour nous toute la différence : la vie d'un côté, la mort de l'autre. »
(Quatrième Discours) (28).
« Qu'il nous suffise d'avoir indiqué la principale source de la manie qui pousse les Allemands à imiter l'étranger ; nous montrerons plus loin qu'elle a été l'étendue de son influence et comment les maux qui nous entraînent à l'abîme sont d'origine étrangère. »
(Cinquième Discours) (29).
Nous sommes là devant un concept d’origine essentialiste de la Nation qui trouvera une extension dans la vision bismarckienne de l’ Allemagne et qui accomplira son dévoiement ultime dans le mouvement national-socialiste.
Juger toutefois la notion fichtéenne de Nation à l’aune du prolongement scandaleusement outrancier qui en a été tiré est toutefois trop simpliste. Il y a en effet chez FICHTE une visée humaniste qui passe par l’éducation et la langue.
Dans les dialogues patriotiques, FICHTE déclare :
« Le cosmopolitisme est la volonté dominante que le but de l’existence du genre humain soit effectivement atteint dans le genre humain. Le patriotisme est la volonté que ce but soit atteint avant tout dans la Nation dont nous sommes nous-mêmes les membres et que ce résultat s’entende à partir d’elle au genre humain tout entier [...] Et de cette façon, tout esprit cosmopolitique devient tout à fait nécessairement par cette limitation à la nation, patriote ; et tout individu qui dans sa nation serait le patriote le plus puissant et le plus actif est précisément, par là même, le citoyen du monde le plus actif, puisque le but ultime de toute culture nationale reste tout de même que cette culture s’étende jusqu’au genre humain tout entier »
La conception de la Nation est ici clairement celle d’une communauté culturelle et populaire. A maintes occasions FICHTE associera à ces considérations l’apport de la religion comme un des fondements de la culture ; malgré des écrits chronologiquement paradoxaux et bien qu’il puisse être considéré comme athée, le philosophe voit en effet un sens historique au christianisme et plaide pour une conception plus philosophique que religieuse de ce même christianisme.
La différence est nette entre cette conception fichtéenne et celle plus typiquement française d’ Ernest RENAN. Et cela n’a rien d’étonnant si l’on considère que la conférence « Qu’est-ce que la Nation » donnée par RENAN en 1882 est, après la meurtrissure de la guerre de 1870 perdue par la France, la réponse française à la conception bismarckienne.
Ernest RENAN
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. »
« L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation … »
Aujourd’hui, FICHTE, philosophe compliqué, a semble t-il été rangé dans les tiroirs gênants de l’histoire… probablement par méconnaissance. Il pourrait bien être pourtant le représentant le plus naturel d’une conception intuitive de la nation de nature, encore aujourd’hui, à imprégner l’inconscient collectif refoulé de ce peuple allemand.
FICHTE au placard. Pourquoi ? (constatations intempestivement actuelles)
On peut penser que c’est dans les larmes et le sang que s’est constituée l’identité politique allemande. Elle sera catalysée tout d’abord par le refus de l’asservissement à l’ Empire Napoléonien. Puis l’unité de fait sera « conquise » par BISMARCK. « Conquise » est le terme qui convient : politique intérieure ultra-autoritaire, opérations militaires à l’extérieur (guerre de 70), plus tard, tentative de déployer des possessions coloniales jusque-là quasiment inexistantes. Le modèle prussien, conservateur et à caractère probablement largement martial (on parle de la politique du « fer et du sang » menée par BISMARCK), doit devenir celui de l’ Allemagne. Contre la diversité religieuse qu’incarnent les catholiques sous des aspects religieux mais aussi politiques (la « question polonaise » affleure, le Zentrum, parti centriste catholique est proche de l’ennemi politique social-démocrate), le Reich lance l’assaut : ce sera le Kultur Kampf (combat pour la culture). Les catholiques connaitront une période de persécution politique.
L’idée du Grund und Blut (le sol et le sang) dans la conception nationaliste du caractère allemand sera de même le point de départ du nazisme.
A l’achèvement de la 2e guerre mondiale, l’ Allemagne est un pays totalement exsangue. Démographiquement, humainement, matériellement, politiquement, le « grand Reich » est en ruines. Le pays est probablement abasourdi par ce qui lui est arrivé. « Pourquoi avons-nous accepté l’accouchement du nazisme ? Comment n’avons-nous pas vu et compris ce dévoiement de notre conception de la grande civilisation allemande ? » On imagine aisément le genre de questions qui ont pu se poser alors…
Dresden détruite, comme la majorité des villes allemandes
Il faut reconstruire. Les villes. Mais aussi les esprits. Tandis, semble t-il, qu’en Allemagne de l’ Est, le régime communiste s’évertue à affirmer que 100% des allemands vivant sur ce sol désormais marxiste ont été des héros de l’antinazisme, à l’ouest d’intenses dénazifications sont menées. A peine vingt ans après le suicide d’ HITLER commencent de douloureux procès . Il s’agit d’une vraie épreuve collective. Si l’on ne peut oublier ce qui a été fait, il faudra oublier ce qui en a été le ferment. Plus que jamais, Il faudra bien chasser de la pensée collective tous les germes qui ont pu conduire aux excès du national-socialisme. La conception ethno-populaire de la nation chez FICHTE fait potentiellement partie de ces « cadavres que l’on a peur de sortir de leurs placards ».
Le totalitarisme fait peur car il a laissé des cicatrices profondes dont certaines ne sont pas encore refermées. Probablement par cette peur, l’allemand retrouvera de façon « réactionnelle » ses penchants naturels pour les libertés individuelles qui s’incarnaient dans cette mosaïque de diversités qu’était l’Allemagne conceptuelle d’avant l’unification.
Un état fédéral
Aujourd’hui l’ Allemagne est une République Fédérale organisée en Länder (« pays »). Bien que disposant d’une forme de centralisme politique au travers d’un gouvernement « central » à la tête duquel se trouve un Chancelier, la R.F.A. est une structure largement décentralisée avec une organisation de gouvernements régionaux qui disposent d’une autonomie importante. Après la souffrance dans son histoire d’une centralisation autoritaire, le peuple allemand semble satisfait aujourd’hui d’une organisation où cette Nation, décentralisée, s’exprime en tant que mosaïque « multirégionale ».
Mais si l’on y regarde de près, du fait de cette nature d’organisation fédérale, à quoi peut-on aujourd’hui rattacher la notion de Nation dans ce pays ? A la langue, probablement ! La pratique de l’allemand et la culture qui s’y rattache est en effet le point commun fort à tous les Länder. Nous voici donc, dans ce pays « multirégional » ramenés à la notion de la langue comme ciment d’unité. Nous voici donc (qu’on le veuille ou non !) ramenés à la théorie de FICHTE de l’unité culturelle d’un peuple !
Ne nous y trompons pas : la grande force germanique et donc son unité, c’est sa culture. Une culture d’un incroyable rayonnement historique en Europe. Qu’y a-t-il de commun par exemple entre BEETHOVEN, KAFKA, MOZART, MAHLER ? Tous parlaient l’allemand ! Beethoven était allemand, Kafka d’origine tchèque, Mozart autrichien, Mahler venait de Bohème. L’hymne allemand ? le deuxième mouvement d’un quatuor à cordes composé par Haydn, originaire de Basse-Autriche, quatuor dit « de l’Empereur » composé en hommage au souverain de l’ Empire Austro-hongrois de l’époque ! Les exemples pourraient être multipliés ainsi et être étayés par le fait qu’une certaine « Allemagne conquérante » prétendait l’annexion de territoires sur le principe de la pratique de l’ allemand qui s’y réalisait – l’ Alsace, la Moselle, l' Autriche, le couloir de Danzig, les Sudètes… C’est en partie par cette puissance culturelle que, lors de la montée du nazisme, de nombreux artistes, penseurs, intellectuels en Europe, aveuglés par la grandeur de cette civilisation culturelle allemande ne comprendront pas ou refuseront de voir les dangers du nazisme. On ne peut s’empêcher ainsi de penser à Jean GIRAUDOUX auteur de Siegfried et le Limousin, on demeure ému par l’hommage à la culture germanique qui poindra dans Le silence de la mer du résistant VERCORS…
Ainsi donc, si la conception de Nation en France revêt des accents « spirituels » ou philosophiques comme nous l’a montré la comparaison de FICHTE et de RENAN, on peut voir dans la conception allemande un caractère fortement pratique car facilement délimitable. Ce qui, me semble t-il, est conforme à « l’esprit allemand ». Assez paradoxalement, alors que le peuple allemand peut s’enorgueillir d’une exceptionnelle richesse culturelle en philosophes, poètes, musiciens (c'est-à-dire en artistes que l’on pourrait penser loin du réel !) on peut tout autant lui trouver des comportements civiques et sociétaux très axés sur le côté pratique de la vie. L’ allemand a cette réputation d’être particulièrement organisé et efficace. Il y a probablement du vrai en cela. Et nous allons le retrouver jusque dans la comparaison des textes fondamentaux.
Les textes fondateurs

Le français serait-il un abstrait, un rêveur, un spiritualiste comparé à l’allemand ? Les textes fondateurs semblent le montrer
Comparons les textes de nos institutions respectives.
Pour la France, ce sera la Constitution de 1958. Pour l’ Allemagne la Loi Fondamentale
France :
Préambule : Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils sont définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l'environnement de 2004.
En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique.
Il y a là un caractère tout à fait spirituel ou philosophique car du domaine du concept. En témoignent les mots qui reviennent : attachement aux D. de l’H. , idéal, liberté, égalité, fraternité, évolution, démocratique.
Allemagne :
Préambule
1 - Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la volonté de servir la paix du monde en qualité de membre égal en droits dans une Europe unie, le peuple allemand s'est donné la présente Loi fondamentale en vertu de son pouvoir constituant.
2 Les Allemands dans les Länder de Bade-Wurtemberg, Bavière, Berlin, Brandebourg, Brême, Hambourg,Hesse, Mecklembourg-Poméranie occidentale, Basse-Saxe, Rhénanie du Nord/- Westphalie, Rhénanie-Palatinat, Sarre, Saxe, Saxe-Anhalt, Schleswig-Holstein et Thuringe, ont parachevé l'unité et la liberté de l'Allemagne par une libre autodétermination.
3 La présente Loi fondamentale vaut ainsi pour le peuple allemand tout entier.
« conscient de sa responsabilité devant Dieu »… On se retrouve ici devant cette conception évoquée à propos de l’ Aufklärung : conciliation de la foi et de la raison – la responsablité est en effet un concept de raison…
Dès l’alinéa 2, qui décrit les Länder, on est dans le côté descriptif et pratique alors que l’alinea 2 de la Constitution française en est à des considérations philosophiques (idéal, liberté,etc…) Idem pour l’alinea 3 qui décrit un champ d’application.
Continuons !
France :
Article 1
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales.
Dans cet Art 1 on est bien dans un esprit « technique » et opérationnel
Allemagne :
Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique]
(1) 1 La dignité de l'être humain est intangible. 2 Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger.
(2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.
(3) Les droits fondamentaux énoncés ci-après lient les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire à titre de droit directement applicable.
Dignité de l’être humain : voilà bien une notion philosophique ! Pourtant dès le 1-2, on rentre dans le « technique » pur avec la notion de responsabilisation des pouvoirs publics. Le 2 fixe le niveau de valeur (on est bien encore sur du « technique ») et le 3 donne un champ d’application.
Dès l’ Art 1, on se retrouve sur du texte « opérationnel »
France :
Article 2
La langue de la République est le français.
L'emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L'hymne national est la "Marseillaise".
La devise de la République est "Liberté, Egalité, Fraternité".
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.
Au travers des questions emblème national, hymne, devise on est encore dans le symbolique
Mais en Allemagne, on en est à continuer de préciser le champ d’application de la loi :
Allemagne :
Article 2 [Liberté d'agir, liberté de la personne]
(1) Chacun a droit au libre épanouissement de sa personnalité pourvu qu'il ne viole pas les droits d'autrui ni n'enfreigne l'ordre constitutionnel ou la loi morale.
(2) 1Chacun a droit à la vie et à l'intégrité physique. 2La liberté de la personne est inviolable. 3Des atteintes ne peuvent être apportées à ces droits qu'en vertu d'une loi.
Persistons dans la comparaison :
En France, on détermine le système électif et on s’intéresse donc à des questions assez éloignées des préoccupations très « séculières » :
Article 3
La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum.
Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice.
Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution. Il est toujours universel, égal et secret.
Sont électeurs, dans les conditions déterminées par la loi, tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques.
On en arrive là à des considérations plus techniques et opérationnelles… Mais en Allemagne, on continue à préciser les choses :
Article 3 [Egalité devant la loi]
(1) Tous les êtres humains sont égaux devant la loi.
(2) 1Hommes et femmes sont égaux en droits. 2L'Etat promeut la réalisation effective de l'égalité en droits des femmes et des hommes et agit en vue de l'élimination des désavantages existants.
(3) 1Nul ne doit être discriminé ni privilégié en raison de son sexe, de son ascendance, de sa race, de sa langue, de sa patrie et de son origine, de sa croyance, de ses opinions religieuses ou politiques. 2Nul ne doit être discriminé en raison de son handicap.
Revenons à la France. Dans l’ Art 4 on va rester sur des considérations morales alors qu’en RFA, on persiste sur la définition pratique des champs d’application de la Loi Fondamentale
France :
Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie.
Ils contribuent à la mise en oeuvre du principe énoncé au second alinéa de l'article 1er dans les conditions déterminées par la loi.
La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation.
Allemagne:
Article 4 [Liberté de croyance, de conscience et de profession de foi]
(1) La liberté de croyance et de conscience et la liberté de professer des croyances religieuses et philosophiques sont inviolables.
(2) Le libre exercice du culte est garanti.
(3) 1Nul ne doit être astreint contre sa conscience au service armé en temps de guerre. 2 Les modalités sont réglées par une loi fédérale.
Dans les articles suivants en France on se charge de l’ Art 5 à l’ Art 19 de définir le rôle du Président de la République, tandis que voici les titres des art de la loi allemande :
Article 5 [Liberté d'opinion]
Article 6 [Mariage et famille, enfants naturels]
Article 7 [Enseignement scolaire]
Article 8 [Liberté de réunion]
Article 9 [Liberté d'association]
Article 10 [Secret de la correspondance, de la poste et des télécommunications]
Article 11 [Liberté de circulation et d'établissement]
Article 12 [Liberté de la profession, interdiction du travail forcé]
Article 12a [Service militaire et civil obligatoire]
Article 13 [Inviolabilité du domicile]
Article 14 [Propriété, droit de succession et expropriation]
Article 15 [Socialisation]
Article 16 [Nationalité, extradition]
Article 16 [Nationalité, extradition]
Article 17 [Droit de pétition]
Article 17a [Limitations apportées à certains droits fondamentaux par des lois relatives à la défense et au service de substitution]
Conclusion (intempestivement hâtive ?)
Ces exemples montrent l’esprit totalement différent de la Constitution Française et la Loi Fondamentale Allemande. Alors que le texte français insiste au début beaucoup sur le caractère philosophique, institutionnel (avec, donc, un côté très « symbolique » s’y rattachant), la loi allemande est déjà très engagée dans la définition des modalités pratiques de vie en société. A l’opposé d’une certaine solennité française une ambiance très concrète se dégage du texte allemand.
Comment dès lors, en tenant compte des circonstances historiques, de l’organisation politique des deux pays, des caractères identitaires distincts ne pas comprendre les comportements différents des corps sociaux et politiques en France et en R.F.A. ?
Charles TOCANIER
travail rédigé dans le cadre d'un exposé réalisé au sein des activités de l'association PRICIL
01.02.2011
Institut Heinrich Mann

Le blog de l' Institut Heinrich Mann à Pau vient de naître !
L' Institut Heinrich Mann est une association que les béarnais (qu'ils soient germanophones, germanophiles ou intéressés par nos amis en Europe) ne peuvent et ne doivent méconnaître !
Voici, succintement extraite de son blog, une présentation de cette association :
L'Institut Heinrich Mann, dont le nom rappelle l’intérêt porté par le frère de Thomas Mann à la France et au roi Henri IV en particulier, est une association Loi 1901 vouée à la promotion de la culture allemande et au partage d’activités franco-allemandes principalement sur l’agglomération paloise et la commune d’Oloron.
Depuis sa fondation en 1988, il propose un vaste éventail de manifestations en collaboration étroite avec les acteurs locaux :
Invitation d’écrivains, d’acteurs, de réalisateurs, de musiciens qui se produisent dans le cadre des salles et médiathèques communales,
Organisation d’événements : rencontres avec l’Allemagne d’aujourd’hui” avec le cinéma Le Meliès, de concerts, de conférences, présence à la Fête du Livre à Pau, à la foire d’Oloron,
Animation du calendrier : Journée franco-allemande le 22 janvier, Journée de l’Europe le 9 mai, Jour de l’Unité allemande le 3 octobre,
Promotion de la langue allemande : visite du Deutschmobil dans les établissements scolaires, cours pour adultes à la MJC du Läu.
L.U.T.H.S. vous invite expressement à visiter ce nouveau blog dense et riche et à suivre régulièrement les actions de l'Institut Heinrich Mann ! Pour cela, cliquez sur le bandeau ci dessous :
Longue vie à la présence de l' Institut Heinrich Mann sur la toile !
lien : http://ihm64.hautetfort.com/
30.01.2011
la pensée...
Martin Heidegger
Qu'appelle t-on penser ?
Première Partie
Cours du semestre d'hiver 1951-1952
I
Nous accédons à ce que l'on appelle penser si nous-mêmes pensons. Pour qu'une telle tentative réussisse nous devons être prêts à apprendre la pensée.
Aussitôt que nous nous engageons dans cet apprentissage, nous avons déjà avoué par là que nous ne sommes pas encore en pouvoir de penser.
Mais l'homme s'appelle pourtant celui qui peut penser, et à bon droit. Car il est l'animal raisonnable. La raison, la "ratio" se déploie dans la pensée. En tant qu'il est l'animal raisonnable, l'homme doit pouvoir penser, si seulement il le veut. Toutefois l'homme veut peut-être penser et ne le peut pourtant pas. En fin de compte, il veut trop, dans cette volonté de penser, en ce sens qu'il en a la possibilité. Mais cette possibilité ne nous garantit encore pas que la chose est en notre pouvoir. Car cela seulement est en notre pouvoir, que nous désirons. Mais d'autre part nous désirons en vérité seulement Cela, qui de son côté nous désire nous-mêmes, c'est à dire dans notre être, en se révélant à notre être comme ce qui nous tient dans notre être. Tenir veut dire proprement garder, faire paître sur le pâturage. Ce qui nous tient dans notre être ne nous tient cependant qu'aussi longtemps que de notre côté nous aussi re-tenons ce qui nous tient. Nous le re-tenons lorsque nous ne permettons pas qu'il sorte de la mémoire. La mémoire est le rassemblement de la pensée. Rassemblement sur quoi ? Sur ce qui nous tient dans la mesure où il est gardé dans notre pensée - gardé parce qu'il continue à être ce qu'il faut garder dans la pensée. Ce qui est gardé dans la pensée est ce qui fut doté d'une souvenance, et cela parce que nous le désirons. Ce n'est que lorsque nous désirons ce qui en soi exige d'être gardé dans la pensée que la pensée est en notre pouvoir.
Pour que la pensée soit en notre pouvoir, nous devons l'apprendre. Qu'est-ce qu'apprendre ? C'est faire que ce que nous faisons et ne faisons pas soit l'écho de la révélation chaque fois de l'essentiel. Nous apprenons la pensée en prêtant attention à ce qui exige d'être gardé dans la pensée.
Notre langue nomme par exemple ce qui appartient à l'essence de l'ami : l'aimable. De la même façon, nous nommerons maintenant ce qui exige en soi d'être gardé dans la pensée : le pensable (das Bedenkliche). Tout pensable donne à penser. Mais il ne fait jamais ce don qu'en tant que ce qui donne à penser est déjà de lui même ce qui exige d'être gardé dans la pensée. Nous nommerons maintenant et dans la suite ce qui exige continûment (parce que dès son origine et avant tout autre chose) d'être gardé dans la pensée : "ce qui donne le plus à penser". Comment se montre t-il dans notre temps qui donne à penser ?
Ce qui donne le plus à penser est que nous ne pensons pas encore ; toujours "pas encore", bien que l'état du monde devienne constamment ce qui donne davantage à penser. Cette évolution du monde paraît cependant exiger plutôt que l'homme agisse, et ce sans délai, au lieu de parler dans des conférences et des congrès, au lieu de se mouvoir dans la simple représentation de ce qui devrait être et de la façon dont il faudrait le faire. Il y a donc manque d'agir et en aucune façon de pensée.
Et pourtant ! Il se pourrait que l'homme traditionnel ait déjà trop agi et trop peu pensé depuis des siècles. Mais comment quelqu'un peut-il aujourd'hui prétendre que nous ne pensons pas encore, alors que partout l'intérêt pour la philosophie est vif, qu'il se fait entendre toujours plus, que tout le monde veut savoir ce qu'il en est de la philosophie ? Les philosophes sont "les" penseurs. Ils s'appellent ainsi parce que c'est proprement dans la philosophie que se joue la pensée.
Personne ne voudra contester qu'il existe aujourd'hui un intérêt pour la philosophie. Mais reste t-il encore quelque chose aujourd'hui à quoi l'homme ne s'intéresse pas - au sens où il comprend ce mot ?
Inter-esse veut dire : être parmi et entre les choses, se tenir au coeur d'une chose et demeurer auprès d'elle. Mais pour l'inter-esse moderne ne compte que ce qui est "intéressant". La caractéristique de ce qui est "intéressant", c'est que cela peut dès l'instant suivant nous être déjà devenu indifférent et être remplacé par autre chose qui nous concerne lors tout aussi peu que la précédente. Il est fréquent de nos jours que l'on croie particulièrement honorer quelque chose du fait qu'on le trouve intéressant. En vérité un tel jugement fait de ce qui est intéressant quelque chose d'indifférent, et bientôt d'ennuyeux.
Qu l'on montre un intérêt pour la philosophie ne témoigne encore aucunement que l'on soit prêt à penser. Certes on s'occupe en tout lieu sérieusement de la philosophie et de ses questions. Il y a un déploiement d'érudition digne d'éloge dans la recherche de son histoire. Ce sont là des tâches utiles et louables, à l'accomplissement desquelles seules les meilleures forces suffisent, surtout lorsqu'elles peignent à nos yeux de grandes pensées. Mais le fait même que, des années durant, nous nous mêlions de pénétrer les traités et les écrits des grands penseurs ne garantit encore pas que nous pensions nous-mêmes, ni même que nous soyons prêts à apprendre la pensée. Au contraire, la fréquentation de la philosophie peut même nous donner l'illusion tenace que nous pensons, puisque, après tout, nous "philosophons".
Il reste qu'il est étrange, et apparemment arrogant, de prétendre que ce qui donne le plus à penser dans notre temps, ce soit que nous ne pensons pas encore. Nous avons donc à démontrer cette affirmation. Mais il convient encore mieux de commencer simplement par l'expliquer. Car il se pourrait, dans le cas où ce que cette affirmation veut dire deviendrait assez clair, que l'exigence d'une démonstration tombe aussitôt. Elle dit donc :
Ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore.
Comment il faut comprendre le terme "das Bendenkliche" a déjà été indiqué. C'est ce qui nous donne à penser. Prenons-y bien garde et laissons dès maintenant son poids à chaque mot. Il y a ce qui est tel, qu'il nous donne à penser lui-même, à partir de soi, comme de naissance. Il y a ce qui est tel, qu'il s'adresse à nous pour que nous gardions attention à lui, pour qu'en pensant nous nous tournions vers lui : pour que nous le pensions.
Ce qui nous donne à penser n'est par conséquent en aucune façon institué par nous ; il ne nous a pas attendu pour être établi, il ne se présente pas non plus grâce à nous seuls. Ce qui de soi-même nous donne le plus à penser, c'est, selon notre affirmation, que nous ne pensons pas encore. Ce qui signifie maintenant : nous ne sommes pas encore parvenus devant ni dans le domaine de ce qui désire de soi-même être gardé dans la pensée en un sens essentiel. Cela tient, dira t-on, à ce que nous autre hommes ne nous tournons pas encore suffisamment vers ce qui désire être pensé. Que nous ne pensions pas encore, ce serait donc purement une lenteur, un retard dans la pensée, ou, tout au plus, un manquement du côté de l'homme. Dès lors, une telle négligence humaine pourrait, de façon humaine, trouver son remède dans des mesures appropriées. Que l'homme soit oublieux donnerait bien à penser, mais seulement pour un moment. Que nous ne pensions pas encore donnerait bien à penser, mais, comme état momentané et guérissable de l'homme moderne, ne pourrait jamais être nommé "ce qui donne le plus à penser" par excellence. C'est pourtant ainsi que nous le nommons, et nous voulons indiquer par là ce qui suit : que nous ne pensions pas encore ne tient aucunement à ce que l'homme ne se tourne pas suffisamment vers ce qui s-désire être gardé dans la pensée - qui le désire pour ainsi dire de naissance, et parce qu'il demeure dans son être ce qui demande à être pensé. Que nous ne pensions pas encore vient plutôt du fait que ce qui demande ainsi à être pensé se détourne lui-même de l'homme, et même s'est déjà détourné depuis longtemps de lui. Aussitôt nous voulons savoir quand cet évènement s'est produit. Nous voulons même, avant cela, demander avec plus de curiosité encore comment il peut se faire, en fin de compte, que nous ayons le savoir d'un évènement de ce genre ? Les queestions de cette nature, où l'on est aux aguets, s'exaspéreront tout à fait quand nous aurons ajouté encore ceci : ce qui nous donne proprement à penser ne s'est pas détourné de l'homme à un moment quelconque, en un temps que l'on puisse dater historiquement ; c'est en effet depuis toujours que ce qui demande proprement à être pensé se tient ainsi détourné.
D'autre part, l'homme de notre histoire a toujours pensé de quelque façon ; il a même pensé le plus profond, qu'il a confié à la mémoire. En tant qu'il pense ainsi, il est resté et reste attaché à ce qui demande à être pensé. Cependant l'homme n'a pas véritablement le pouvoir de penser, aussi longtemps que ce qui demande à être pensé se retire.
Mais si nous ne voulons pas nous en laisser conter - nous qui sommes dans cette salle - il va falloir que nous récusions ce qui a été dit jusqu'ici comme ne faisant qu'une seule chaîne de prétentions vides. Nous ajouterons que ce qui a été avancé n'a rien à voir avec de la science.
(...)
Traduit de l'allemand par Aloys Becker et Gérard Granel
Editions Quadrige / PUF
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29.01.2011
Viens ! Dans l'ouvert, ami !
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Le grand mahlérien Lenny ouvre grand !
Gustav MAHLER
Symphonie Nr.9, I - Andante comodo
Leonard Bernstein, Wiener Philarmoniker
DER GANG AUFS LAND
Komm ! ins Offene, Freund ! zwar glänzt ein Weniges heute
Nur herunter und eng schließet der Himmel uns ein.
Weder die Berge sind noch aufgegagen des Waldes
Gipfel nach Wunsch und leer ruht von Gesange die Luft.
Trüb ists heut, es schlummern die Gäng und die Gassen und fast will
Mir es scheinen, es sei, als in der bleiernen Zeit.
Dennoch gelinget der Wunsch, Rechtglaubige zweilfen an Einer
Stunde nicht und der Lust bleibe geweihet der Tag.
Denn nicht wenig erfreut, was wir vom Himmel gewonnen,
Wenn ers weigert und doch gönnet den Kindern zuletzt.
Nur daß solcher Reden und auch der Schritt’ und der Mühe
Wert der Gewinn und ganz wahr das Ergötzliche sei.
Darum hoff ich sogar, es werde, wenn das Gewünschte
Wir beginnen und erst unsere Zunge gelöst,
Und gefunden das Wort, und aufgegangen das Herz ist,
Und von trunkener Stirn höher Besinnen entspringt,
Mit der unsern zugleich des Himmels Blüte beginnen,
Und dem offenen Blick offen der Leuchtende sein.
Denn nicht Mächtiges ists, zum Leben aber gehört es,
Was wir wollen, und scheint schicklich und freudig zugleich.
Aber kommen doch auch der segenbringenden Schwalben
Immer einige noch, ehe der Sommer, ins Land.
Nämlich droben zu weihn bei guter Rede den Boden,
Wo den Gästen das Haus baut der verständige Wirt ;
Daß sie kosten und schaun das Schönste, die Fülle des Landes
Daß, wie das Herz es wünscht, offen, dem Geiste gemäß
Mahl und Tanz und Gesang und Stuttgarts Freude gekrönt sei,
Deshalb wollen wir heut wünschend den Hügel hinauf.
Mög ein Besseres noch das menschenfreundliche Mailicht
Drüber sprechen, von selbst bildsamen Gästen erklärt,
Oder, wie sonst, wenns andern gefällt, denn alt ist die Sitte,
Und es schauen so oft lächelnd die Götter auf uns,
Möge der Zimmermann vom Gipfel des Daches den Spruch tun,
Wir, so gut es gelang, haben das Unsre getan.
Aber schön ist der Ort, wenn in Feiertagen des Frühlings
Aufgegangen das Tal, wenn mit dem Neckar herab
Weiden grünend und Wald und [all die grünenden] Bäume
Zahllos, blühend weiß, wallen in wiegender Luft,
Aber mit Wölkchen bedeckt an Bergen herunter der Weinstock
Dämmert und wächst und erwarmt unter dem sonnigen Duft.
Friedrich HÖLDERLIN
Viens ! dans l’ouvert, ami ! ça ne brille certes qu’un peu aujourd’hui
En dessous, et nous serre à l’étroit le ciel.
Les monts ne sont pas découverts, ni les cimes
Des forêts, à notre souhait, et vide de chants l’air reste figé.
C’est couvert aujourd’hui, somnolent les allées et les ruelles, et presque
Me semblerait-il que c’est ainsi que dans l’âge de plomb.
Pourtant se réalise le souhait, les vrais croyants ne doutent pas pour une seule
Heure, et au plaisir demeure consacré le jour.
Car ce n’est pas peu que nous réjouit ce que nous avons gagné du ciel
Quand il se refuse et pourtant se donne aux enfants, pour finir.
Rien que pour un tel dire et aussi les démarches et les peines
Soit digne le gain et tout à fait vrai le délectable.
C’est pourquoi j’espère même que sera, si nous commençons
Le souhaitable, et notre langue d’abord déliée,
Et trouvé le mot, et le cœur est à découvert,
Et du front enivré de plus hautes pensées jaillissent,
Avec les nôtres du même coup commence la floraison du ciel,
Et au regard ouvert est ouvert le lumineux.
Car ce n’est pas au puissant mais à la vie qu’appartient
Ce que nous voulons, et qui semble convenable et joyeux du même coup.
Mais cependant viennent aussi des hirondelles porte-bonheur
Toujours quelques-unes encore, avant l’été, dans le pays.
À savoir là-haut consacrant d’un bon dire le sol
Où pour les invités la maison est bâtie par l’hôte avisé ;
Qu’ils goûtent et voient le plus beau, la plénitude du pays,
Qu’ainsi que le cœur le souhaite, ouvert, à la mesure de l’esprit
Festin et danse et chant et la joie de Stuttgart soient couronnés.
Pour ça souhaiterions-nous aujourd’hui gravir la colline.
Puisse un meilleur encore, la lumière de mai amicale aux hommes,
Parler là-dessus, éclairant par elle-même des hôtes malléables,
Ou, comme jadis, s’il plaît à d’autres, car ancienne est la coutume,
Et nous regardent si souvent en souriant de nous les dieux,
Puisse le charpentier, depuis la cime du toit, énoncer la sentence,
Nous, aussi bien qu’il se peut, avons fait notre part.
Mais ce lieu est beau, quand aux jours de fête du printemps
Se découvre la vallée, quand avec le Neckar ici-bas
Les pâturages verdoyant et la forêt et les arbres du rivage se balançant
Innombrables en floraison blanche ondulent dans l’air berceur,
Mais couvert de nuages légers sur les monts rougeoyants le vignoble
Va poindre et croître et tiédir sous l’arôme ensoleillé.
(superbe !) traduction Patrick Guillot
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12.01.2011
SOUVENIR
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Ludwig Van Beethoven
Waldstein Sonata opus 53
II - Introduzione: Adagio molto
Friedrich Gulda : piano
ANDENKEN
Der Nordost wehet,
Der liebste unter den Winden
Mir, weil er feurigen Geist
Und gute Fahrt verheißet den Schiffern.
Geh aber nun und grüße
Die schöne Garonne,
Und die Gärten von Bourdeaux
Dort, wo am scharfen Ufer
Hingehet der Steg und in den Strom
Tief fällt der Bach, darüber aber
Hinschauet ein edel Paar
Von Eichen und Silberpappeln ;
Noch denket das mir wohl und wie
Die breiten Gipfel neiget
Der Ulmwald, über die Mühl,
Im Hofe aber wächset ein Feigenbaum.
An Feiertagen gehn
Die braunen Frauen daselbst
Auf seidnen Boden,
Zur Märzenzeit,
Wenn gleich ist Nacht und Tag,
Und über langsamen Stegen,
Von goldenen Träumen schwer,
Einwiegende Lüfte ziehen.
Es reiche aber,
Des dunkeln Lichtes voll,
Mir einer den duftenden Becher,
Damit ich ruhen möge ; denn süß
Wär unter Schatten der Schlummer.
Nicht ist es gut,
Seellos von sterblichen
Gedanken zu sein. Doch gut
Ist ein Gespräch und zu sagen
Des Herzens Meinung, zu hören viel
Von Tagen der Lieb,
Und Taten, welche geschehen.
Wo aber sind die Freunde ? Bellarmin
Mit dem Gefährten ? Mancher
Trägt Scheue, an die Quelle zu gehn ;
Es beginnet nämlich der Reichtum
Im Meere. Sie,
Wie Maler, bringen zusammen
Das Schöne der Erd und verschmähn
Den geflügelten Krieg nicht, und
Zu wohnen einsam, jahrlang, unter
Dem entlaubten Mast, wo nicht die Nacht durchglänzen
Die Feiertage der Stadt,
Und Saitenspiel und eingeborener Tanz nicht.
Nun aber sind zu Indiern
Die Männer gegangen,
Dort an der luftigen Spitz
An Traubenbergen, wo herab
Die Dordogne kommt,
Und zusammen mit der prächtgen
Garonne meerbreit
Ausgehet der Strom. Es nehmet aber
Und gibt Gedächtnis die See,
Und die Lieb auch heftet fleißig die Augen,
Was bleibet aber, stiften die Dichter.
Friedrich Hölderlin (1770-1843)
SOUVENIR
Du nord-est souffle
Le préféré entre les vents
Pour moi, car esprit enflammé
Et bonne route promet-il aux marins.
Mais va maintenant, et salue
La belle Garonne,
Et les jardins de Bordeaux
Là-bas, où sur la rive escarpée
S’éloigne le sentier et dans le fleuve
Tout au fond chute le ruisseau, mais par-dessus
Regarde au loin une noble paire,
Chênes et peupliers argentés ;
Encore m’en souvient-il bien, et comment
De la forêt d’ormes s’inclinaient
Les larges cimes au-dessus du moulin,
Mais dans la cour pousse un figuier.
Aux jours de fête vont
Les femmes brunes, là même
Sur le sol soyeux,
Au temps de mars,
Quand égaux sont nuit et jour,
Et au-dessus des lents sentiers,
De rêves dorés alourdies,
Filent les brises qui nous bercent.
Mais que l’on tende,
Pleine d’obscure lumière,
Vers moi la coupe odorante,
Afin que je puisse me reposer ; car suave
Serait sous l’ombrage le sommeil.
Il n’est pas bon
D’être l’âme vide de pensées
Mortelles. Pourtant est bon
Un dialogue et de dire
Le sentiment du cœur, d’entendre maintes choses
Des jours de l’amour,
Et des exploits qui s’accomplirent.
Mais où sont les amis ? Bellarmin
Avec le compagnon ? Plus d’un
Ressent la crainte d’aller à la source ;
Elle commence en effet, la richesse,
Dans la mer. Eux,
Tels les peintres, rassemblent
La beauté de la terre et ne méprisent
Pas la guerre ailée, et
D’habiter seul, à longueur d’année, sous
Le mât défeuillé, où la nuit n’est pas traversée par l’éclat
Des jours de fête de la ville,
Ni par celui du luth et des danses indigènes.
Mais maintenant pour les Indes sont
Partis les hommes,
Là-bas par la pointe venteuse
Des vignobles, où va
Descendre la Dordogne,
Et s’unissant à la somptueuse
Garonne large comme la mer
Se jette le fleuve. Mais il prend
Et donne la mémoire, l’Océan,
Et l’amour aussi attache assidûment les yeux,
Mais ce qui demeure, le fondent les poètes.
Traduction Patrick Guillot
Amédée BESNUS (1831-1909) - L'embouchure de la Gironde à Pauillac (1872)
Musée des Beaux-Arts à Bordeaux
Liens à consulter :
Friedrich HÖLDERLIN :
(lien du présent blog, conduisant par cascades à d'autres liens)
Amédée BESNUS :
- Amédée Besnus sur Artnet
- Amedée Besnus sur artoftheprint (pour les anglophones)
- Mes relations d'artiste, autobiographie d'Amédée Besnus (BNF)
- Amédée Besnus sur universdesarts
11:11 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hölderlin, beethoven, besnus, bordeaux, gironde, garonne, dordogne |
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06.01.2011
L'ISTER (le Danube)
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Ludwig Van Beethoven (1770 - 1827)
Große Fuge für Streichquartett Op 130
Quatuor LaSalle
Der Ister
Jetzt komme, Feuer !
Begierig sind wir,
Zu schauen den Tag,
Und wenn die Prüfung
Ist durch die Knie gegangen,
Mag einer spüren das Waldgeschrei.
Wir singen aber vom Indus her
Fernangekommen und
Vom Alpheus, lange haben
Das Schickliche wir gesucht,
Nicht ohne Schwingen mag
Zum Nächsten einer greifen
Geradezu
Und kommen auf die andere Seite.
Hier aber wollen wir bauen.
Denn Ströme machen urbar
Das Land. Wenn nämlich Kräuter wachsen
Und an denselben gehn
In Sommer zu trinken die Tiere,
So gehn auch Menschen daran.
Man nennet aber diesen den Ister.
Schön wohnt er. Es brennet der Säulen Laub,
Und reget sich. Wild stehn
Sie aufgerichtet, untereinander ; darob
Ein zweites Maß, springt vor
Von Felsen das Dach. So wundert
Mich nicht, daß er
Den Herkules zu Gaste geladen,
Ferglänzend, am Olympos drunten,
Da der, sich Schatten zu suchen
Vom heißen Isthmos kam,
Denn voll des Mutes waren
Daselbst sie, es bedarf aber, der Geister wegen,
Der Kühlung auch. Darum zog jener lieber
An die Wasserquellen hieher und gelben Ufer,
Hoch duftend oben, und schwarz
Vom Fichtenwald, wo in den Tiefen
Ein Jäger gern lustwandelt
Mittags, und Wachstum hörbar ist
An harzigen Bäumen des Isters,
Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Vieles wäre
Zu sagen davon. Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre,
Der Rhein, ist seitwärts
Hinweggegangen. Umsonst nicht gehn
Im Trocknen die Ströme. Aber wie ? Ein Zeichen braucht es,
Nichts anderes, schlecht und recht, damit es Sonn
Und Mond trag im Gemüt, untrennbar,
Und fortgeh, Tag und Nacht auch, und
Die Himmlischen warm sich fühlen aneinander.
Darum sind jene auch
Die Freude des Höchsten. Denn wie käm er
Herunter ? Und wie Hertha grün,
Sind sie die Kinder des Himmels. Aber allzugedultig
Scheint der mir, nicht
Freier, und fast zu spotten. Nämlich wenn
Angehen soll der Tag
In der Jugend, wo er zu wachsen
Anfängt, es treibet ein anderer da
Hoch schon die Pracht, und Füllen gleich
In den Zaum knirscht er, und weithin hören
Das Treiben die Lüfte,
Ist der zufrieden ;
Es brauchet aber Stiche der Fels
Und Furchen die Erd,
Unwirtbar wär es, ohne Weile ;
Was aber jener tuet, der Strom,
Weiß niemand.
Friedrich HÖLDERLIN (1770 - 1843)
L'Ister
À présent viens, feu !
Avides sommes-nous
De contempler le jour,
Et quand l’épreuve
Est passée au travers des genoux,
Peut-on percevoir les clameurs de la forêt.
Mais nous chantons, depuis l’Indus
Venus de loin et
Depuis l’Alphée, longtemps avons-nous
Cherché le convenable,
Nul, sans ailes, ne peut
Atteindre le plus proche
Directement
Et passer de l’autre côté.
Mais ici voulons-nous bâtir.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Quand en effet pousse l’herbe
Et que vers ceux-là même vont
En été, pour boire, les bêtes,
Alors y vont aussi les humains.
Mais on nomme celui-ci l’Ister.
C’est beau, comme il habite. Ils brûlent, les feuillages des colonnes,
Et s’agitent. Sauvages se dressent-ils
Disposés l’un au-dessous de l’autre ; par-dessus
Un second degré va saillir au devant
Des rochers le toit. Ainsi ne me surprend
Pas qu’il eût prié
Hercule [16] d’être son hôte,
En scintillant au loin, au pied de l’Olympe [17],
Comme lui, pour se chercher un ombrage,
Venait de l’Isthme brûlant,
Car plein de courage étaient-ils
Là même, mais il est besoin, aux esprits égarés,
De fraîcheur aussi. C’est pourquoi celui-ci préféra filer
Auprès des sources ici, et des rives jaunies,
Fort embaumant là-haut, et, noir
De la forêt de pins, là où tout au fond
Un chasseur volontiers chemine avec plaisir
À midi, et la croissance est audible
Auprès des arbres résineux de l’Ister,
Mais lui semble presque
Aller à reculons, et
J’ai l’idée qu’il doit venir
De l’Orient.
Beaucoup serait
À dire là-dessus. Et pourquoi s’accroche-t-il
Aux montagnes justement ? L’autre,
Le Rhin, de côté
S’est éloigné. Ce n’est pas en vain que
Dans l’aride vont les fleuves. Mais comment ? Il faut un signe,
Rien d’autre, tant bien que mal, afin que soleil
Et lune, il les porte intimement, inséparables,
Et continue aussi jour et nuit, et
Que les Célestes se tiennent chaud les uns les autres.
C’est pourquoi ceux-là sont aussi
La joie du Très-Haut. Car, comment viendrait-il
En bas ? Et verdoyants comme Herta [18]
Sont les enfants du ciel. Mais bien trop patients
Me semblent-ils, non
Libres, et presque à moquer. En effet, quand
Doit s’allumer le jour
Dans la jeunesse, là où il commence
À croître, en pousse un autre comme
Déjà haute est la splendeur, et tel un poulain
Qui écume dans la bride, et au loin entendant
La poussée des vents,
Est-il chagriné ;
Mais il faut des morsures à la roche
Et des sillons à la terre,
Inhospitalière serait-elle, sans séjour ;
Mais ce que fait celui-ci, le fleuve,
Nul ne sait.
(Traduction Patrick Guillot. Op. cité.)
[16] Nom latin d’Héraklès. Un des plus constants héros de la poésie d’Hölderlin. Celui qui dès le berceau étouffa les serpents. Modèle d’audace dans sa jeunesse, il devient le premier membre (celui qui ouvre) de la triade médiatrice (trèfle) qu’il forme avec Dionysos et le Christ.
[17] Siège des dieux d’en haut, montagne de Thessalie.
[18] Déesse germanique de la fécondité et de la croissance.
Nota : l' Ister n'est autre que le Danube !
Albrecht Altdorfer (1480 - 1538) - Donaulandschaft mit Schloss Wörth (vers 1522)
(Paysage du Danube avec le château de Wörth)
Liens à consulter :
Friedrich HÖLDERLIN :
et sur le présent blog (conduit à d'autres liens) :
Albrecht ALTDORFER
- Albrecht Altdorfer. Wikipedia
- Albrecht Altdorfer, Cosmovisions
- Albrecht Altdorfer,Bilder Geschichte (pour les germanistes)
Le philosophe Martin Heidegger s'est beaucoup intéressé à l'art et à la pensée d' Hölderlin qui seront l'objet d'écrits et de cycles de conférences.
voir les liens ci-dessous :
des poètes en temps de détresse
Ein Philosoph und seine Dichter - Heidegger, Hölderlin und Thelema (pour les germanistes)
Entendre Heidegger, lire Hölderlin (Philippe Sollers)
Film l' Ister inspiré par les conférences de Heidegger
Pour les germanistes curieux : voici Martin Heidegger lisant Der Ister de Friedrich HÖLDERLIN :
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01.01.2011
RETOUR AU PAYS
Avant de lire le billet qui suit, mettez en marche la musique à l'aide de la télécommande Youtube ci-dessous :
Wolfgang Rihm (1952 - )
Frage für Frauenstimme und Ensemble (1999/2000)
Salome Kammer, Mezzosopran,
ensemble recherche, Lucas Vis, direction.
Heimkunft I
Drin in den Alpen ists noch helle Nacht und die Wolke,
Freudiges dichtend, sie deckt drinnen das gähnende Tal.
Dahin, dorthin toset und stürzt die scherzende Bergluft,
Schroff durch Tannen herab glänzet und schwindet ein Strahl.
Langsam eilt und kämpft das freudigschauernde Chaos,
Jung an Gestalt, doch stark, feiert es liebenden Streit
Unter den Felsen, es gärt und wankt in den ewigen Schranken,
Denn bacchantischer zieht drinnen der Morgen herauf.
Denn es wächst unendlicher dort das Jahr und die heilgen
Stunden, die Tage, sie sind kühner geordnet, gemischt.
Dennoch merket die Zeit der Gewittervogel und zwischen
Bergen, hoch in der Luft weilt er und rufet den Tag.
Jetzt auch wachet und schaut in der Tiefe drinnen das Dörflein
Furchtlos, Hohem vertraut, unter den Gipfeln hinauf.
Wachstum ahnend, denn schon, wie Blitze, fallen die alten
Wasserquellen, der Grund unter den Stürzenden dampft,
Echo tonet umher, und die unermeßliche Werkstatt
Reget bei Tag und Nacht, Gaben versendend, den Arm.
Friedrich Hölderlin (1770-1843)
Retour au pays I
Là dans les Alpes, c’est encore nuit claire et le nuage,
Poétisant du joyeux, il couvre au-dedans la vallée béante.
Deçà, delà, tempête et s’abat le vent de la montagne, le bondissant,
Abrupt par les sapins vers le bas scintille et se perd un rayon.
Lentement se hâte et lutte le Chaos qui frissonne joyeusement,
Jeune de stature, et pourtant fort, il fête un amoureux différend
Entre les rocs, il fermente et vacille dans les barrières éternelles,
Car plus bachique s’étire au-dedans le matin vers le haut.
Car elle croît plus infiniment là-bas l’année et les saintes
Heures, les jours, sont plus audacieusement ordonnés, mêlés.
Et pourtant il marque le temps, l’oiseau de tempête, et entre
Monts, haut dans les airs, il séjourne et appelle le jour.
A présent aussi s’éveille et regarde dans les profondeurs, au-dedans, le village
Sans crainte, familier de ce qui est haut, entre les pics amont.
Pressentant croissance, car déjà, comme des éclairs, tombent les vieilles
Cascades, leur fond sous les chutes s’élève en vapeurs,
L’écho résonne alentour, et l’atelier immense
Lève jour et nuit, distribuant présents, le bras.
(Trad. François Fédier)

Caspar David Friedrich (1774-1840) , Felsenlandschaft im Elbsandsteingebirge (1822-1823)
Liens à consulter :
Friedrich HÖLDERLIN :
- Friedrich Hölderlin. L’intense brûlure des dieux
- Friedrich Hölderlin, wikipedia
- Friedrich Hölderlin. La République des Lettres
- Friedrich Hölderlin. Encyclopédie de l' Agora
- Hölderlin vu de France
Wolfgang RIHM
Caspar David FRIEDRICH
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