30.01.2011

la pensée...

Martin Heidegger
Qu'appelle t-on penser ?

Première Partie
Cours du semestre d'hiver 1951-1952

I

Nous accédons à ce que l'on appelle penser si nous-mêmes pensons. Pour qu'une telle tentative réussisse nous devons être prêts à apprendre la pensée.

Aussitôt que nous nous engageons dans cet apprentissage, nous avons déjà avoué par là que nous ne sommes pas encore en pouvoir de penser.

Mais l'homme s'appelle pourtant celui qui peut penser, et à bon droit. Car il est l'animal raisonnable. La raison, la "ratio" se déploie dans la pensée. En tant qu'il est l'animal raisonnable, l'homme doit pouvoir penser, si seulement il le veut. Toutefois l'homme veut peut-être penser et ne le peut pourtant pas. En fin de compte, il veut trop, dans cette volonté de penser, en ce sens qu'il en a la possibilité. Mais cette possibilité ne nous garantit encore pas que la chose est en notre pouvoir. Car cela seulement est en notre pouvoir, que nous désirons. Mais d'autre part nous désirons en vérité seulement Cela, qui de son côté nous désire nous-mêmes, c'est à dire dans notre être, en se révélant à notre être comme ce qui nous tient dans notre être. Tenir veut dire proprement garder, faire paître sur le pâturage. Ce qui nous tient dans notre être ne nous tient cependant qu'aussi longtemps que de notre côté nous aussi re-tenons ce qui nous tient. Nous le re-tenons lorsque nous ne permettons pas qu'il sorte de la mémoire. La mémoire est le rassemblement de la pensée. Rassemblement sur quoi ? Sur ce qui nous tient dans la mesure où il est gardé dans notre pensée - gardé parce qu'il continue à être ce qu'il faut garder dans la pensée. Ce qui est gardé dans la pensée est ce qui fut doté d'une souvenance, et cela parce que nous le désirons. Ce n'est que lorsque nous désirons ce qui en soi exige d'être gardé dans la pensée que la pensée est en notre pouvoir.

Pour que la pensée soit en notre pouvoir, nous devons l'apprendre. Qu'est-ce qu'apprendre ? C'est faire que ce que nous faisons et ne faisons pas soit l'écho de la révélation chaque fois de l'essentiel. Nous apprenons la pensée en prêtant attention à ce qui exige d'être gardé dans la pensée.

pensée,Heidegger, was heisst denkenNotre langue nomme par exemple ce qui appartient à l'essence de l'ami : l'aimable. De la même façon, nous nommerons maintenant  ce qui exige en soi d'être gardé dans la pensée : le pensable (das Bedenkliche). Tout pensable donne à penser. Mais il ne fait jamais ce don qu'en tant que ce qui donne à penser est déjà de lui même ce qui exige d'être gardé dans la pensée. Nous nommerons maintenant et dans la suite ce qui exige continûment (parce que dès son origine et avant tout autre chose) d'être gardé dans la pensée : "ce qui donne le plus à penser".  Comment se montre t-il dans notre temps qui donne à penser ?

Ce qui donne le plus à penser est que nous ne pensons pas encore ; toujours "pas encore", bien que l'état du monde devienne constamment ce qui donne davantage à penser. Cette évolution du monde paraît cependant exiger plutôt que l'homme agisse, et ce sans délai, au lieu de parler dans des conférences et des congrès, au lieu de se mouvoir dans la simple représentation de ce qui devrait être et de la façon dont il faudrait le faire. Il y a donc manque d'agir et en aucune façon de pensée.

Et pourtant ! Il se pourrait que l'homme traditionnel ait déjà trop agi et trop peu pensé depuis des siècles. Mais comment quelqu'un peut-il aujourd'hui prétendre que nous ne pensons pas encore, alors que partout l'intérêt pour la philosophie est vif, qu'il se fait entendre toujours plus, que tout le monde veut savoir ce qu'il en est de la philosophie ? Les philosophes sont "les" penseurs. Ils s'appellent ainsi parce que c'est proprement dans la philosophie que se joue la pensée.

Personne ne voudra contester qu'il existe aujourd'hui un intérêt pour la philosophie. Mais reste t-il encore quelque chose aujourd'hui à quoi l'homme ne s'intéresse pas - au sens où il comprend ce mot ?

Inter-esse veut dire : être parmi et entre les choses, se tenir au coeur d'une chose et demeurer auprès d'elle. Mais pour l'inter-esse moderne ne compte que ce qui est "intéressant". La caractéristique de ce qui est "intéressant", c'est que cela peut dès l'instant suivant nous être déjà devenu indifférent et être remplacé par autre chose qui nous concerne lors tout aussi peu que la précédente. Il est fréquent de nos jours que l'on croie particulièrement honorer quelque chose du fait qu'on le trouve intéressant. En vérité un tel jugement fait de ce qui est intéressant quelque chose d'indifférent, et bientôt d'ennuyeux.

Qu l'on montre un intérêt pour la philosophie ne témoigne encore aucunement que l'on soit prêt à penser. Certes on s'occupe en tout lieu sérieusement de la philosophie et de ses questions. Il y a un déploiement d'érudition digne d'éloge dans la recherche de son histoire. Ce sont là des tâches utiles et louables, à l'accomplissement desquelles seules les meilleures forces suffisent, surtout lorsqu'elles peignent à nos yeux de grandes pensées. Mais le fait même que, des années durant, nous nous mêlions de pénétrer les traités et les écrits des grands penseurs ne garantit encore pas que nous pensions nous-mêmes, ni même que nous soyons prêts à apprendre la pensée. Au contraire, la fréquentation de la philosophie peut même nous donner l'illusion tenace que nous pensons, puisque, après tout, nous "philosophons".

Il reste qu'il est étrange, et apparemment arrogant, de prétendre que ce qui donne le plus à penser dans notre temps, ce soit que nous ne pensons pas encore. Nous avons donc à démontrer cette affirmation. Mais il convient encore mieux de commencer simplement par l'expliquer. Car il se pourrait, dans le cas où ce que cette affirmation veut dire deviendrait assez clair, que l'exigence d'une démonstration tombe aussitôt. Elle dit donc :

Ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore.

Comment il faut comprendre le terme "das Bendenkliche" a déjà été indiqué. C'est ce qui nous donne à penser. Prenons-y bien garde et laissons dès maintenant son poids à chaque mot. Il y a ce qui est tel, qu'il nous donne à penser lui-même, à partir de soi, comme de naissance. Il y a ce qui est tel, qu'il s'adresse à nous pour que nous gardions attention à lui, pour qu'en pensant nous nous tournions vers lui : pour que nous le pensions.

Ce qui nous donne à penser n'est par conséquent en aucune façon institué par nous ; il ne nous a pas attendu pour être établi, il ne se présente pas non plus grâce à nous seuls. Ce qui de soi-même nous donne le plus à penser, c'est, selon notre affirmation, que nous ne pensons pas encore. Ce qui signifie maintenant : nous ne sommes pas encore parvenus devant ni dans le domaine de ce qui désire de soi-même être gardé dans la pensée en un sens essentiel. Cela tient, dira t-on, à ce que nous autre hommes ne nous tournons pas encore suffisamment vers ce qui désire être pensé. Que nous ne pensions pas encore, ce serait donc purement une lenteur, un retard dans la pensée, ou, tout au plus, un manquement du côté de l'homme. Dès lors, une telle négligence humaine pourrait, de façon humaine, trouver son remède dans des mesures appropriées. Que l'homme soit oublieux donnerait bien à penser, mais seulement pour un moment. Que nous ne pensions pas encore donnerait bien à penser, mais, comme état momentané et guérissable de l'homme moderne, ne pourrait jamais être nommé "ce qui donne le plus à penser" par excellence. C'est pourtant ainsi que nous le nommons, et nous voulons indiquer par là ce qui suit : que nous ne pensions pas encore ne tient aucunement à ce que l'homme ne se tourne pas suffisamment vers ce qui s-désire être gardé dans la pensée - qui le désire pour ainsi dire de naissance, et parce qu'il demeure dans son être ce qui demande à être pensé. Que nous ne pensions pas encore vient plutôt du fait que ce qui demande ainsi à être pensé se détourne lui-même de l'homme, et même s'est déjà détourné depuis longtemps de lui. Aussitôt nous voulons savoir quand cet évènement s'est produit. Nous voulons même, avant cela, demander avec plus de curiosité encore comment il peut se faire, en fin de compte, que nous ayons le savoir d'un évènement de ce genre ? Les queestions de cette nature, où l'on est aux aguets, s'exaspéreront tout à fait quand nous aurons ajouté encore ceci : ce qui nous donne proprement à penser ne s'est pas détourné de l'homme à un moment quelconque, en un temps que l'on puisse dater historiquement ; c'est en effet depuis toujours que ce qui demande proprement à être pensé se tient ainsi détourné.

D'autre part, l'homme de notre histoire a toujours pensé de quelque façon ; il a même pensé le plus profond, qu'il a confié à la mémoire. En tant qu'il pense ainsi, il est resté et reste attaché à ce qui demande à être pensé. Cependant l'homme n'a pas véritablement le pouvoir de penser, aussi longtemps que ce qui demande à être pensé se retire.

Mais si nous ne voulons pas nous en laisser conter - nous qui sommes dans cette salle - il va falloir que nous récusions ce qui a été dit jusqu'ici comme ne faisant qu'une seule chaîne de prétentions vides. Nous ajouterons que ce qui a été avancé n'a rien à voir avec de la science.


(...)

 

Traduit de l'allemand par Aloys Becker et Gérard Granel
Editions Quadrige / PUF


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