Les multiples évènements des jours derniers auront au moins eu le mérite de rappeler l' Europe à la mémoire de la population. Ce fut d'abord ce nouveau coup de semonce qu'un peuple européen, celui d'Irlande, envoyait à l'attention des dirigeants européens. Vinrent ensuite les différentes déclarations que le turbulences et trous d' Eire suscitèrent, qu'elles fussent plus ou moins remarquées, comme celles conjointes de Jacques Delors et Joschka Fischer . Dernièrement, il a largement été communiqué autour de la prestation du Président Sarkozy à Strasbourg devant une assemblée dont les observateurs auront surtout retenu la courageuse apostrophe de Daniel Cohn Bendit.
des médecins au chevet de l' Europe
L' Europe revient donc sur le devant d'une scène médiatique, comme si, dans ce qui semble être son agonie, les médecins à son chevet tentaient de la sortir de cette torpeur, lente décrépitude dans les esprits qui semble être la tendance depuis nombre d'années. Chacun y va de son diagnostic, de son pronostic et de sa prescription tandis que d'autres s'agitent dans une approche plus communicative que rationnelle ou constructive.
des amorces de diagnostic et une ébauche de vision thérapeutique
L'initiative conjointe de Jacques Delors et Joschka Fischer est en ce sens exemplaire qui propose la fondation d'une Europe de l'énergie. Le diagnostic de Jacques Delors semble pertinent : « Si on doit marcher à la vitesse de celui qui veut aller le moins vite (bien qui veut aller le moins vite), l'Europe ira vers son déclin (...) Au delà de la question irlandaise c'est la question qui est posée. A 27, avec nos institutions... nous n'avancerons pas ». Les deux hommes proposent la mise en place d'une Communauté Européenne de l' Énergie, jugeant que l'initiative est de nature à provoquer un sursaut analogue à l'impulsion donnée par la Communauté Européenne du Charbon et de l' Acier lors de la fondation de l' Europe peu après la guerre.
De cette apparition conjointe de ces deux personnalités majeures dont on peut espérer qu'elles puissent jouer un rôle pour revigorer une construction semblant au point mort, deux points m'apparaissent notables :
- « il faut accepter que certains puissent avancer plus vite que d'autres » déclare Jacques Delors
- l' Agence France Presse indique clairement : « M. Fischer a reconnu que la création d'une telle avant-garde serait possible si le traité de Lisbonne était finalement adopté, malgré son rejet par les électeurs irlandais, mais qu'elle serait plus difficile si ce traité restait lettre morte (...) Il a suggéré que lors de prochaines réformes des institutions, les populations ne soient plus appelées à approuver par référendum un traité compliqué, comme cela a été fait en France, aux Pays-Bas et en Irlande, mais à décider si elles veulent continuer à participer à l'intégration européenne (...) L'idée est que les électeurs disent: "nous participons, et c'est un oui, ou nous pensons que c'est trop d'Europe, nous n'en voulons pas et nous ne participons pas", a-t-il expliqué. »
Jacques Delors et Joschka Fischer ont choisi délibérément de parler ensemble, et il faut considérer que les deux idées ci-dessus, qui m'ont parues remarquables, doivent obligatoirement se compléter sans être séparées. Nous verrons plus loin, à mon sens, pourquoi.
sans anamnèse, sans diagnostic, quel pronostic et quel conseil thérapeutique ?
De son côté, Nicolas Sarkozy, à l' aube de la Présidence française du Conseil de l'Union européenne, ne semble tenter de dresser aucun diagnostic mais fait à l'habitude preuve d'un volontarisme qui à certains égards peut faire peur. Ses multiples divagations dans les méandres d'un concept d' Union Méditerranéenne dont on sent mal une logique compatible avec l' Europe ; son apparente conception atlantiste d'une défense européenne arrimée à l' OTAN – réactivant ainsi le virus qui, en 1954, a coûté la vie in utero à la CED ; sa conception d'une Europe qui laisserait la prérogative du social aux nations ; sa façon de personnaliser la politique : tous ces facteurs (et de nombreux autres encore) laissent hélas craindre non seulement un échec de la roide Présidence française, mais encore – et cela me paraît un fait très grave – une désaffection grandissante auprès des peuples de l'idéal européen.
un tandem d'idées indissociables
L'analyse et les amorces de propositions de Jacques Delors et Joschka Fischer comportent leur part de risques si l'on s'aventurait à les dissocier. Que certains pays avancent plus vite que d'autres sans emporter l'adhésion des peuples sonnerait définitivement le glas de la construction. Il est en effet probable que le désamour d' Europe soit la conséquence directe de a scission profonde entre la population et les institutions. Certains discours prétendant que le vote français, puis néerlandais, puis irlandais de rejet vis-à-vis de la construction telle qu'elle est engagée relèverait de l'incompréhension de la chose européenne contiennent en eux-mêmes la raison du rejet ! Ainsi lorsque le pas est franchi qui consiste à penser qu'il convient de poursuivre sans ce soucier de l'avis du peuple d' Irlande, nous ne pouvons que nous inquiéter de la démarche politicienne: peut-on accepter l'idée d'une forme de construction qui ne recueille pas l'assentiment populaire ? Dès lors, la position de Jacques Delors, si elle n'était accompagnée de l'invitation de M. Fischer de demander au préalable aux peuples leur avis sur la continuation de la construction européenne pourrait ne pas rassurer.
rendre l' Europe aux européens
Le « concept » Europe ne souffre pas aujourd'hui seulement de son manque de lisibilité, mais aussi de la certitude grandissante des populations que cette Europe s'éloigne de l'homme. La solution passera certainement par l'adhésion à un projet politique fort et universaliste. La proposition de création d'une communauté de l'énergie sera une aide mais apparaît hélas plutôt aujourd'hui comme un remède de confort. Ce projet politique doit être simple, conceptuel ; c'est cette question là qui doit être posée aux européens, celle qu'évoque en partie M. Fischer : "voulez-vous oui ou non poursuivre la construction européenne et voulez-vous que des représentants démocratiquement élus conduisent ce chantier ?". Cette Constitution doit régler le principe d'une vraie instance démocratique élue au suffrage universel (un Parlement) qui sera l'organe de construction de l' Union. Seule une pratique active et résolue de démocratie sauvera ce beau, grand mais difficile projet.